Le constat peut être fait d’une commémoration sans réelle portée, en termes de meilleure connaissance des faits, des acteurs, des enjeux du Congrès de la Soummam, condamné par la paresse intellectuelle et les calculs politiques de conjoncture à une ritualité incantatoire autour de la personnalité d’Abane, des énoncés de primat de l’intérieur et du politique qui en brouillent le sens. Il peut alors paraître, paradoxalement, salutaire de rappeler qu’il s’agit d’un congrès du FLN, dirigé et organisé par les dirigeants du Front qui doit être entendu dans la continuité de l’engagement insurrectionnel du 1er-Novembre 1954.

Abane, récemment libéré, mandé par Krim, chef de la zone III, et Ouamrane, à la tête de la zone IV, pour aller renforcer l’encadrement du Front dans la capitale, aura très tôt enregistré l’extrême précarité des structures du Front et aura-t-il, sans doute, partagé le diagnostic qu’en établira, de son côté, Zighoud Youcef, chef de la zone II du nord-constantinois, qui le conduira à projeter la décisive offensive du 20 août 1955.

Si la stratégie de Zighoud visait à relégitimer les capacités de résistance et d’action du FLN, il était sans doute évident aux yeux de Abane que le seul poids des armes et de l’abnégation patriotique ne pouvaient garantir la concrétisation des objectifs fixés par la proclamation du 1er-Novembre.

Le Congrès de la Soummam consacre d’une certaine manière le passage de l’insurrection à la guerre, et sa portée historique ne peut réellement s’entendre si on n’a pas à l’esprit une idée précise de l’état du FLN et du rapport des forces avec la puissance coloniale.

1. La flamme et le feu

Sans doute les autorités françaises avaient été contraintes, notamment au lendemain de l’offensive d’août 1955, à prendre acte de la réalité de la résistance initiée par le FLN, mais il est notable que celle-ci pouvait pécher par ses conditions même de lancement.

Loin, en effet, de l’insurrection du peuple tout entier qui sert toujours d’enseigne à la commémoration accréditée du 1er novembre, le mouvement initié par des militants minoritaires et relativement marginalisés du PPA-MTLD impliquait aussi une minorité d’acteurs issus, pour l’essentiel, de la clandestinité.

La brutalité de la répression – mort de Didouche au combat, arrestations de Benboulaïd et Bitat entre autres –, la rupture conséquente des liaisons, le problème de l’armement affectaient les capacités du Front à aller vers le peuple et gagner son adhésion et sa confiance. Ceux qui avaient allumé la flamme de la résistance ne l’avaient pas dotée des moyens d’entretenir le feu et c’était ce à quoi devait s’attaquer la génération militante des refondateurs, dont Abane allait être l’inspirateur et le catalyseur dans un contexte marqué, il faut le souligner, par le renforcement des moyens de répression avec l’extension de l’état d’urgence, le rappel massif de contingents d’appelés et la création des unités territoriales, milices européennes armées.

La bataille devait être celle de l’organisation, d’une part, et de la conquête, d’autre part, de l’opinion algérienne soumise aussi à l’entreprise des autorités et du MNA. En juillet 1955, Abane aura ainsi un œil sur la constitution de l’Ugema à Paris – notamment de Mahmoud Mentouri, étudiant à Lyon – alors que se mettait en place, à Alger, la stratégie frontiste avec l’intégration des centralistes, les contacts avec l’UDMA et les oulémas.

2. La stratégie frontiste

En ce sens, cette année 1956, avec l’officialisation, en janvier, du soutien de l’Association des oulémas musulmans, le ralliement spectaculaire de Ferhat Abbas et de l’UDMA, en avril, consacre bien l’élargissement des assises politiques du FLN. La création de l’UGTA, la grève des cours et des examens de mai 1956, l’organisation des commerçants algériens – qui sera actée en septembre 1956 – la réorganisation de la fédération de France, la relance des relations avec la délégation extérieure du Caire, sont autant d’indicateurs du redéploiement du Front qui légitiment la nécessité d’une remise en marche formelle.

Telle allait être la mission d’un groupe de militants – Ouzegane, Benkhedda, Chentouf, Lebjaoui, Temmam – chargés d’établir les nouvelles bases organiques et programmatiques du FLN qui seront au cœur des travaux du Congrès d’Août 1956 et auxquels la présence de Mohamed Larbi Ben M’Hidi, à Alger depuis début mai, devait apporter une onction de légitimité.

La plateforme qui sanctionnera les travaux de la commission couvrira tous les aspects politiques, militaires, géopolitiques de la lutte du Front pour l’indépendance et donnera lieu à de véritables débats à Ifri.

3. De la Pointe-Pescade à Ifri

Ils n’étaient certes que six congressistes – Krim, Zighoud, Ben M’Hidi, Abane, Ouamrane, Bentobbal – qui reproduisaient de fait le schéma fondateur de la réunion des «Six» de la Pointe Pescade au domicile des Boukechoura du 23 octobre 1954, mais ils eurent de véritables débats, à la hauteur du capital militant accumulé et rassemblé autour des objectifs de l’indépendance et de la souveraineté.

L’absence de la zone I des Aurès Nemenchas, au motif des affrontements fratricides qui avaient suivi la disparition de Mostefa Ben boulaïd – Abane, détenteur d’un courrier prétendument signé par Ben boulaïd avait retardé le début des travaux du congrès et il aura fallu les témoignages de Zighoud et Bentobbal pour le convaincre du décès du chef de la zone I – suscitera moins de polémiques que celle de la délégation extérieure. En attente, à Rome puis à Tripoli, d’un transfert vers le pays, les membres de la délégation extérieure n’ont pas manqué de développer le sentiment d’une exclusion délibérée et Ben M’Hidi – qui avait séjourné au Caire – sollicité pour s’exprimer en leur nom s’était retranché sur la seule position de porte-parole de la zone V.

Au-delà des polémiques – facilement revisitées- sur les principes de primat de l’intérieur sur l’extérieur, et du politique sur le militaire, il convient de relever les mutations décisives sur le cours de la guerre qu’aura engagées le Congrès de la Soummam. Outre de donner au Front une direction centrale légitime et aux pouvoirs clairement définis – le CNRA et le CCE – c’est toute l’organisation politique et militaire du FLN qui est reconfigurée. Sur ce registre, le passage du militant en armes à l’armée comme cadre de la résistance – avec l’établissement notamment d’une hiérarchie, de compétences distinctes -constitue un tournant majeur dans le cours de la guerre.

Le mérite historique du Congrès de la Soummam est d’avoir remis le Front en état de marche, avec une organisation claire, un programme défini et toujours dans l’esprit de la proclamation du 1er-Novembre et des objectifs assignés de l’indépendance et de la souveraineté nationales.