Passés les premiers mois du passage à la lutte armée, le danger d’un étranglement des maquis était devenu tel que Zighoud Youcef, le successeur de Mourad Didouche à la tête de la Zone 2, en est venu à penser à l’impensable : le lancement d’un soulèvement généralisé pour l’ensemble du Constantinois. Nous ne nous étendrons pas sur les motifs d’une telle décision et sur les réticences des membres du conseil de zone, nous montrerons seulement, à travers cet événement majeur, comment le responsable du FLN-ALN pour le nord-constantinois a finalement pu, par un trait de génie, donner naissance à ce que l’on pourrait appeler « l’armée du peuple », en impliquant toute une population dans l’insurrection2.

Il était devenu évident à ce moment du développement des maquis que, s’il s’avérait que l’ALN était incapable de défendre l’embryon d’organisation qu’elle avait eu tant de mal à mettre sur pied, elle allait perdre le contrôle du peuple et, avec lui, celui des mousebbiline, car les deux marchent ensemble. Par ailleurs, le contexte politique général ne prêtait guère à l’optimisme car des contacts étaient établis par des émissaires français du gouvernement Mendès-France3 avec certaines personnalités nationalistes modérées pour « combattre la violence » et se diriger vers une solution à la tunisienne. Les maquisards risquaient de devenir, du jour au lendemain, de simples hors-la-loi pour un pseudo-gouvernement de transition.

Ce qui nous semble important, à ce niveau de l’analyse, c’est que l’idée d’attaquer toutes les villes à la même heure, en plein midi, et celle d’engager toutes les forces vives de l’armée de libération4 et celles du peuple tout entier allaient impliquer définitivement les forces auxiliaires dans le camp de la révolution.

« C’était la première fois que nous allions engager toutes nos potentialités, que nous allions mettre en jeu toutes nos forces humaines, matérielles et structurelles. Tous allaient être mis à contribution, moussebbiline, peuple, djounoud, responsables.»5 Les résultats furent probants et même inespérés.

« On en était arrivés à passer à cheval en plein jour dans les douars. Les postes militaires avaient disparu des montagnes et, depuis la mer chez les Beni Ferguene jusqu’à Grarem, plus un seul soldat n’était visible. Nous étions pratiquement dans une zone libérée qui s’étendait sur une grande partie des terres […] Quand je suis allé voir Zighoud, c’est à Condé-Smendou et non pas dans les monts de Skikda ou de Collo. Je suis allé par la plaine, monté sur un cheval avec quatre ou cinq djounoud, montés eux aussi sur leurs chevaux au vu et au su de tout le monde. Les militaires français nous regardaient passer, mais ils ne sortaient plus de leur poste. C’est nous qui marchions maintenant librement, le jour comme la nuit.»6

Mais, en réalité, la plus grande victoire était due à l’aveuglement des autorités militaires et politiques françaises qui ont lancé – une nouvelle fois pourrions-nous dire – une répression aveugle de grande envergure. Aux dires des responsables, il a été enregistré plus de 12 000 victimes, toutes recensées dans les registres de l’ALN afin que leurs familles reçoivent une allocation. La France venait de déclarer la guerre non pas aux seuls djounoud mais à tout un peuple ; elle n’avait plus confiance en lui et le considérait dans sa totalité comme un ennemi. Elle a fait en sorte qu’il bascule tout entier dans le camp de l’insurrection.

Ce fait a eu pour l’organisation politique et militaire du nord-constantinois des conséquences totalement imprévisibles. L’organisation mise en place au niveau des douars et les assemblées qui la représentaient étaient devenues maîtresses de la situation.

« Dans la Wilaya 2, l’armée n’était pas maîtresse, les djounoud avaient la force mais c’était toujours l’assemblée du douar, le comité inter-douar, qui étaient composés de responsables civils qui décidaient. Le chef militaire était présent, il siégeait avec eux mais en qualité de membre, au même titre que les autres, sans plus. Cela était valable jusqu’au plus haut degré de la hiérarchie. Au conseil de wilaya siégeaient autant les responsables civils que militaires et les décisions étaient communes ».7

Arrivés à ce point crucial du renversement du rapport de forces dans les campagnes et dans les montagnes de l’Est algérien, de nouveaux problèmes se posaient. Jusqu’alors, il fallait assurer la sécurité et la survie de petites unités combattantes. Après le 20 août 1955, il fallait assurer la défense de tout un peuple et les moyens de sa survie. La charge ne pesait plus sur les populations comme au début de la lutte armée mais, maintenant, il revenait aux unités de l’ALN de prendre en charge les réfugiés des plaines et des piedmonts qui étaient « montés » dans les maquis pour trouver aide et protection, mais aussi nourriture8. Comment nourrir à la fois le peuple et son armée ? « Nous avons alors permis à tous ceux qui pouvaient le faire de moissonner les champs de blé que nous avions épargnés et de prendre pour eux-mêmes la récolte. »9

Ce faisant, l’ALN a pu assurer, pour quelque temps, l’alimentation des habitants de la bordure des plaines. Mais ce n’était qu’un répit. Le problème de la « gestion des temporalités » dans un pays en guerre se reposait chaque jour avec plus d’acuité.

 

NOTES

(1) Article paru dans la série Journaux de Guerre n°5, Editions Albertas sous le titre « le jour d’après. Le 20 août 1955, matrice des combats à venir ».

(2) Il serait bon d’étudier ici les raisons qui ont fait que Zighoud a été amené à transgresser les règles édictées par Hocine Aït Ahmed dans son rapport de décembre 1948 sur ce que serait un mouvement révolutionnaire : « […] la forme que revêtira la révolution ne sera ni un «soulèvement de masse» ni «le terrorisme généralisé» ni «la constitution d’une zone franche»

(3) Germaine Tillon et le commandant Monteil.

(4) Aucun responsable, quel que fut son rang, n’a été tenu en dehors des combats. Tous, de Zighoud au plus simple djoundi devaient participer à l’engagement.

(5) Ben Tobbal, témoignage enregistré.

(6) id.

(7) Ben Tobbal, op.cit.

(8) Les demeures des colons avaient été détruites, leurs récoltes incendiées. Dans toute la plaine, les vignobles et les champs de blé flambaient.

(9) L. Ben Tobbal, op.cit.

*Ce texte a été publié dans l’hebdomadaire « Les Journaux de guerre, Algérie 1954-1962 ». Nous le republions avec l’aimable autorisation de l’auteur