Dite plus couramment «Charte de la Soummam», la plateforme qui servit de base aux travaux du congrès d’Ifri en août 1956 est, aussi, peu citée dans son contenu et ses rédacteurs sont assez généralement méconnus. La paternité en est attribuée à Abane sans autre examen. Il ne fait pas de doute qu’il en fut l’initiateur, et si le mérite politique ne peut lui être contesté, cela ne devrait pas être au prix de l’occultation.

Ils furent donc cinq militants en charge de l’établissement du document, dont les itinéraires croisent largement l’évolution de la question nationale et des confrontations avec la puissance coloniale. Amar Ouzegane, Abdelmalek Temmam, Abderrezak Chentouf, Mohamed Lebjaoui et Benyoussef Benkhedda qui rejoindront tous le Front en 1955.

Ouzegane, postier, Chentouf, avocat, Benkhedda, pharmacien, Lebjaoui, commerçant, Temmam, fonctionnaire, ils présentent un spectre relativement représentatif des nouvelles élites urbaines qui animaient les activités partisanes dans les décennies 1940-1950. Chentouf, Benkhedda, Temmam, militent dans les rangs du PPA-MTLD, et les deux derniers seront membres du comité central au congrès d’août 1954 de Belcourt, qui consacre la scission du Parti.

L’itinéraire de Amar Ouzegane est plus complexe. Militant syndicaliste, il rejoint d’abord les Jeunesses communistes puis les rangs du PCA, dont il sera désigné en qualité de secrétaire général. C’est lui qui est en charge de la direction du Parti quand celui-ci dénonce, au lendemain des massacres de mai 1945, le PPA en des termes d’une rare virulence stigmatisant «les hitléro-fascistes».

Dans une correspondance adressée à son ami Jacques Jurquet, auteur d’une histoire de la révolution algérienne, Amar Ouzegane, exclu du Parti communiste pour dérives nationalistes, affirme qu’on lui avait abusivement fait endosser la responsabilité de ces positions. Il se rapproche alors de l’Association des oulémas et de son président cheikh Bachir Ibrahimi, collabore au journal « Le Jeune musulman », proche de l’association. Il rejoint le FLN en 1955 et sera l’un des principaux rédacteurs de la plateforme. Arrêté en 1957, il intégrera le premier gouvernement algérien en 1962 en qualité de ministre de l’Agriculture.

Parent d’Ouzegane, Mohamed Lebjaoui tient commerce du côté de la rue Bab Azzoun et s’affirme comme un homme de contacts et un passeur entre les hommes et les organisations. Membre de la commission de rédaction de la plateforme, il jouera un rôle décisif dans la création de l’Union nationale des commerçants algériens. Il participera, en janvier 1956, à la sécurisation de l’appel à la trêve civile lancé par Albert Camus. Chargé par Abane de la Fédération de France du FLN, arrêté en 1957.

Abderezak Chentouf, militant au sein de l’Etoile nord-africaine puis du PPA-MTLD, il préside aussi l’Association des étudiants nord-africains. Démissionne du MTLD en 1952 et rejoint le FLN en 1955 au cœur de la Casbah. Membre de la commission de rédaction de la plateforme, il sera désigné en qualité de secrétaire du CCE et dirigera, par la suite, le cabinet de Lakhdar Bentobbal, ministre de l’Intérieur du GPRA. Membre de l’Exécutif provisoire chargé des affaires administratives, secrétaire général du ministère de l’Agriculture. Se consacre, à partir de 1964, à ses activités d’avocat.

Abdelmalek Temmam milite dans les rangs du PPA-MTLD et se signale aussi comme sportif ès qualité au sein de l’équipe de basket du MCA. Fonctionnaire au service des contributions, rejoint le FLN en 1955 et participe à la rédaction de la plateforme. Arrêté en 1957. Exerce différentes responsabilités dans les secteurs financiers et bancaires, ministre des Finances dans le gouvernement du président Boumediène.

Benyoussef Benkhedda, militant PPA-MTLD, ancien secrétaire général du MTLD, membre du CCE, ministre puis président du GPRA, signale avec honnêteté les limites de sa participation à la rédaction de la plateforme, en collaboration avec Abdelmalek Temmam de la partie intitulée «Pourquoi nous combattons».

Endossée par le congrès, la plateforme de la Soummam entrait plus facilement dans l’histoire que ceux qui eurent le privilège de la mettre en forme et qui méritent mieux que la méconnaissance qui continue de les entourer.