Samedi 20 août 1955. Une journée caniculaire. Il est juste midi quand l’offensive, pensée et organisée par Zighoud Youssef, dit « Si Ahmed », successeur de Didouche Mourad à la tête de la zone 2 du nord-constantinois, s’engage. A Constantine, chef-lieu du département et siège du commandement militaire de la région, les sirènes hurlent, l’odeur de poudre ajoute à la panique.

Au même moment, les hommes de Zighoud, renforcés par endroits par les populations locales, se déploient sur l’ensemble du territoire du plus grand département du pays. Des villes, Constantine, Annaba, Skikda, Guelma, Jijel- de gros villages, El Arrouch, Oued-Zenati, El Khroub, El Milia, Aïn Abid, Mila, des bourgs ruraux, vingt-quatre agglomérations, sont visés et les cibles retenues : les locaux de police, de la gendarmerie, les soldats de l’armée française, des établissements économiques et notamment, les mouchards algériens, agents serviles et dangereux des autorités.

A Constantine même, la bataille fait rage. Le drapeau national est hissé et, au-delà de telle ou telle opération, c’est surtout la dimension clairement politique des cibles arrêtées, personnalités politiques susceptibles de donner corps à la politique dite de la troisième voie, initiée par le gouverneur Soustelle, qui fait sens.

Avaient été ainsi visés – et touchés – des députés musulmans et deux figures importantes de l’Association des oulémas, qui figuraient parmi les objectifs de l’offensive, alors que ne sera retenue que l’exécution de Allaoua Abbas, neveu du dirigeant de l’UDMA et élu municipal sous les couleurs du PCA.

Au-delà des bilans ponctuels ici ou là, c’est d’une offensive généralisée qu’il s’agit, menée délibérément en plein jour – l’objectif était aussi de montrer aux populations la réalité des hommes de l’ALN -, clairement coordonnée et conduite sur un immense territoire.

Comme l’indiquera Zighoud à ses proches compagnons, convoqués au douar Zamane en juin pour prendre connaissance de son analyse et de ses décisions au terme de plusieurs semaines d’isolement et de méditation à Boussatour : «J’ai toujours appréhendé le jour où le destin de la révolution reposera sur mes épaules et ce jour est arrivé.»2

1 – Les enjeux de l’offensive

Cette dimension stratégique de l’offensive, projetée par Zighoud est assez peu mise en lumière et constitue pourtant l’enjeu des actions projetées.

Selon les mots mêmes de Zighoud, ce qui était en cause était «le destin de la révolution», et il faut donner acte au chef de la Zone 2 de la lucidité de son approche de la situation pour le moins difficile du FLN/ALN à la fin du premier trimestre de l’année 1955.Didouche Mourad, chef de la zone 2, meurt au combat à Djebel Boukerker le 18 janvier, Mostefa Benboulaïd, chef de la zone 1 des Aurès, est arrêté le 12 février à la frontière tuniso-lybienne, Rabah Bitat, responsable de la zone 4 du centre algérois, est arrêté à son tour à Alger le 16 mars.

La réunion de coordination projetée à Alger par les fondateurs du FLN, pour janvier 1955, ne s’est pas tenue et la question des liaisons – en l’occurrence de leur difficulté sinon de leur absence – prend une dimension dramatique au moment où Larbi Ben M’Hidi bataille au Caire avec la commission militaire de la délégation extérieure pour l’armement de l’ALN. A Alger, les dirigeants de la zone 3, Krim et Ouamrane, qui tentent encore de gagner Messali Hadj à l’insurrection, se voient opposer une fin de non-recevoir par ses représentants. «Vous n’êtes qu’une poignée» aux yeux de Messali et il est raisonnable d’imaginer que le leader charismatique du MTLD jouait le temps, convaincu qu’une insurrection lancée sans réelles garanties devait échouer et qu’il réoccuperait vite le centre de la bataille politique algérienne.

Le gouverneur Soustelle nourrissait la conviction, après quelques sorties sur le terrain, qu’en dépit d’une situation économique et sociale insoutenable, les populations algériennes n’étaient pas encore acquises à la rébellion et qu’une politique audacieuse de réformes pouvait assurer l’intégration des musulmans dans le destin collectif français. Pour cela, il comptait mobiliser les élites de bonne volonté et reçoit, à cet effet, le 23 mars, le président par intérim de l’Association des oulémas, Kheïreddine, Maître Ougouag, avocat, proche de Messali, Hadj Cherchalli, ancien membre du comité central du MTLD, et Ahmed Francis, dirigeant de l’UDMA.

Conseiller au cabinet du gouverneur général, le commandant Vincent Monteil, orientaliste reconnu, recommande la libération des cadres du MTLD arrêtés au lendemain du 1er-Novembre 1954 et se rend à Serkadji pour sonder des personnalités comme Benkhedda, Kiouane.

Zighoud savait aussi le poids supporté par la zone 3, dirigée par Krim Belkacem, le seul fondateur présent en Algérie, et soumise à l’état d’urgence tout comme la zone des Aurès, dont le chef intérimaire Si Messaoud – Bachir Chihani – l’avait saisi d’une pressante demande d’intervention afin de lever le blocus que subissait la région.l faut alors marquer sans ambiguïté aucune que si l’offensive du 20 août s’était circonscrite au nord-constantinois, elle n’y épuisait pas ses objectifs – Zighoud aurait même, selon des témoignages, songé à son extension dans le temps, trois jours, à son élargissement territorial – et avait vocation de relancer la résistance armée qui fut un principe du 1er-Novembre.          

On ne manquera d’ailleurs pas de penser aux opérations de la nuit de la Toussaint au regard de la coordination et de la simultanéité des actions du 20 août 1955, même s’il faut préciser que si l’offensive du nord-constantinois ne reproduit pas novembre 1954, elle vise bien à le prolonger.

L’histoire allait enregistrer cette offensive de l’ALN comme la plus importante par la diversité des opérations, l’étendue du territoire – elle se tient moins d’un an après le déclenchement de l’insurrection – et les historiens s’accordent à considérer que «la France entre en guerre en Algérie au lendemain d’août 55 ».

2. La France en guerre

Le gouvernement français, dirigé par Edgar Faure, prend la décision d’étendre le régime de l’état d’urgence à l’ensemble du territoire algérien et ordonne le rappel des appelés du contingent. Dans l’urgence, soixante mille sont envoyés en renfort en Algérie, installant l’état de guerre dans les paysages et surtout dans l’esprit de la société européenne notamment qui découvre la peur.

La consultation de la presse européenne, d’Algérie ou des principaux titres de la presse parisienne, peut rendre compte de l’impact – psychologique, politique – de l’offensive du 20 août 1955, qui occupe des jours durant les unes et les comptes rendus des envoyés spéciaux. Sans surprise est soulignée de manière récurrente « la barbarie » des éléments de l’ALN, sinon de paysans algériens hystérisés s’attaquant aux femmes, aux enfants et est mise particulièrement en avant l’affaire d’El Hélia, dans la périphérie de Skikda.

Le bilan, rapporté par les sources officielles, situe à soixante et onze victimes européennes et cent vingt-trois Algériens collaborateurs. Et ces mêmes sources donnent, moins de vingt-quatre heures après, le chiffre de plus de mille deux cents rebelles tués et un peu plus d’un millier d’arrestations. La confrontation des chiffres pourrait suffire, mais il convient de rappeler le visage qu’avait pris la répression : massacres collectifs sommaires à Skikda – où s’illustraient déjà le sinistre Aussaresses et les milices civiles du maire Banquet Crevaux –, à Aïn Abid, village martyr. Le FLN fera état de douze mille Algériens tués au lendemain du 20 août, chiffre le plus important depuis les massacres de mai 1945.

Ceux qui en France – et leurs relais algériens –, aujourd’hui encore, continuent d’instruire le procès de Zighoud, qui creuse définitivement le fossé entre les communautés, disent-ils, mettent plus facilement en avant telle ou telle victime que le caractère massif de la répression française, les milliers de victimes tout aussi innocentes que les quelques enfants dont ils tirent argument.

L‘offensive du 20 août 1955 constitue l’une des premières inflexions significatives du cours de la guerre d’indépendance nationale qui relance et re-légitime le recours à la résistance armée et replace le FLN au centre de la problématique algérienne, y compris au sein de la classe dirigeante française. Le triptyque « Cessez-le-feu, négociations, élections », enseigne du Front républicain lors des élections de janvier 1956, en fait foi.

 

Notes

  1. 1. Merdaci Abdelmadjid : « Constantine, au coeur de l’histoire » Editions du Champ Libre, Constantine, 2009.
  2. 2. Ibidem
  3. 3. Ibidem