Le sénateur RND de Tipasa, Malik Boudjouher, se trouve depuis jeudi dernier à la prison de Chaiba, non loin du chef-lieu de wilaya. Le parlementaire s’y trouve avec les deux personnes qui l’accompagnaient « au moment où il a été pris en flagrant délit de corruption», selon nos sources. Présenté au juge d’instruction près le tribunal de Tipasa, il a été aussitôt placé en détention.

D’après les mêmes sources, M. Boudjouher aurait été appréhendé par les services de sécurité alors qu’il recevait 200 millions de centimes sur les 500 prévus par la transaction qu’il aurait contractée en échange d’un service. L’ex-maire aurait, en contrepartie, proposé d’empêcher la démolition d’une résidence construite illicitement sur le site d’Ouzakou sur les hauteurs du Chenoua.

Pour la vox-populi, à Tipasa, l’arrestation du désormais ex-sénateur était prévisible, voire attendue.

Son nom a été, fréquemment, évoqué dans l’affaire dite du détournement du foncier au niveau de la forêt Sidi Tayeb d’El Beldj, où un soit-disant investisseur, originaire de Blida, a détruit la forêt pour un complexe touristique, « le village de Taline », qui n’a jamais vu le jour.

Ledit village, construit sur du faux, était devenu une vulgaire opération de spéculation immobilière et une mise en coupe d’un site incessible de l’Etat et d’une superficie de 8 hectares pour la construction dans des conditions illicites de bungalows qu’il revendait à des particuliers.

Le pot aux roses a été découvert par des agents de la conservation des forêts. Lors d’une inspection de routine, ces derniers ont relevé et signalé l’existence anormale d’une route bitumée. Ce parcours de 1,6 km avait été réalisé à l’intérieur du site, alors que des arbres précieux avaient été abattus pour dégager un accès vers les bungalows. L’affaire sera ensuite suivie par le groupement territorial de la gendarmerie nationale à Tipasa, qui publiera dans la foulée un communiqué dans lequel il signale la mise hors d’état de nuire d’une bande de malfaiteurs composée de 6 individus, qui escroquaient leurs victimes en leur vendant des parcelles de terrain avec de faux papiers.

Selon le communiqué, les membres de cette bande ont pu établir plus de 700 actes de transfert de propriété, tous nuls mais vendus sous le couvert que les malheureux acquéreurs se devaient de construire leurs bungalows selon un cahier des charges précis. On apprend plus tard que les mis en cause exploitaient les réseaux sociaux pour annoncer la création d’un village touristique, le fameux village Taline. Les annonces étaient accompagnées d’un numéro de téléphone pour les appels auxquels répondait un des gérants du « projet », qui se chargeait lui-même d’accueillir les intéressés, des victimes de l’escroquerie, et de les accompagner sur site tout en exhibant des plans de lotissement fictifs et les faux documents délivrés par l’ex-P/APC.

Entorse grave à la réglementation

Ainsi, des dizaines de personnes ont été bernés et escroqués avec la complicité de deux notaires de Boufarik. Pour acheter les lots de terrain, ils devaient préalablement faire des avances de versements allant de 3 à 7 millions de dinars.

Le plus surprenant est que l’ex-P/APC, M. Boudjouher, qui n’ignorait rien de la loi et de la réglementation, avait publié en novembre 2014 un communiqué (n°3811/2014), dans lequel il indiquait que «la parcelle de terrain appartenant à Mr. Hadji Mohamed, sise dans la localité de Beldj, d’une superficie de 08 ha 80 ares, portant référence cadastrale section n°03, îlot n°30, est localisée à l’intérieur d’un secteur non urbanisable n°1».Une zone « où toute construction est strictement interdite». Et de préciser que « le nommé Hadji Mohamed ne détient ni autorisation d’abattage d’arbres, ni permis de construire, ni de certificat d’urbanisme, ni permis de lotir sur cette parcelle de terrain et ce conformément au décret exécutif n°91-176 du 28 mai 1991, fixant les modalités d’instruction de délivrance des actes d’urbanisme, de ce fait aucune opération de transaction ne peut s’effectuer sans ces documents».

L’appât du gain a-t-il été plus fort ? Certainement, puisque l’ex-maire RND a, de surcroit, fait fi de la règlementation en vigueur. Celle-ci prévoit qu’un dossier d’investissement dans le secteur du tourisme, déposé au niveau de l’APC, doit, obligatoirement, passer par les directions de l’agriculture, des forêts, de l’urbanisme, de l’hydraulique, des mines, de l’investissement, du tourisme, de la Drag, des domaines, et des services de la wilaya de Tipasa.

En cela, il s’agit de vérifier la conformité et la faisabilité du projet, avant la délivrance de l’autorisation. Poursuivi en justice par la wilaya en 2015, Hadji Mohamed, actuellement en fuite à l’étranger, a, lui, écopé de cinq ans de prison ferme. En mars 2018, il a été, lui et ses acolytes, de nouveau traduit en justice.

Les chefs d’inculpation retenus contre eux sont «constitution d’une association de malfaiteurs à des fins d’escroquerie », « activité de promotion immobilière sans agrément », «faux et usage de faux», «édification d’une construction sans autorisation», «atteinte à une propriété foncière», «vente illégale de terrain», et délit de «déforestation».

Aux yeux de certains Tipasiens, M. Boudjouher est un récidiviste qui a commis l’erreur de trop.

La façon dont il a été interpellé et arrêté, «la main dans le sac », aurait été, selon eux, préparée avant, pour le confondre, notamment après l’affaire du «village Taline ».

Sa radiation «définitive» des rangs du RND, signée du secrétaire général du parti, Ahmed Ouyahia, et sa destitution de son titre de sénateur (prévue aujourd’hui), a permis la levée de son immunité parlementaire et sa comparution prochaine devant les juges pour corruption aggravée.

Des questions demeurent cependant en suspens: il faut préciser que la décision de l’ex-maire RND incarcéré aurait été prise du temps de la gestion de la wilaya par le wali Abdelkader Kadi, alors que son prédécesseur Mostefa Layadi l’en avait dissuadé et n’a pas hésité à trainer en justice Mohamed Hadji qui se plaignait, entre autres, sur des chaines de télévision privées « d’entraves à l’investissement » et se targuait en privé d’avoir les bras longs et des relations puissantes.

Comment a-t-il pu signer de faux documents, non inscrits sur le registre officiel, et commettre son méfait si longtemps ? Comment un domaine forestier aurait-il pu être détruit et loti à cause de la complicité d’un P/APC qui n’a pas été inquiété jusqu’à ce qu’il tombe une deuxième fois alors qu’il avait établi auparavant de faux documents et décidé de faire fi de la loi et de la réglementation?