Il s’appelait victime. Il a fui les chaleurs infernales du Sud algérien, à la recherche de brises de mer à Béjaïa. Il a trouvé l’enfer. La mort.

Il s’appelait victime aussi. Il s’était rendu à El Bahia pour offrir à sa famille quelques jours de vacances. On lui a offert un linceul.

Il s’appelait victime, comme les deux premiers. Il pensait aller à Skikda pour une évasion après une année de dur labeur. Il ne retournera plus à son boulot. Il s’appelle victime, oui lui aussi. Un bébé de six mois. Un beau bébé, une future coquette petite fille qui ne le sera plus après la balafre qu’elle arbore parce qu’un voyou, à Annaba, celle qui fut il y a quelques années… coquette, a voulu donner une leçon à son père en s’en prenant au bébé qu’il portait dans ses bras. Ils s’appellent et ils s’appelleront victimes. Leur point commun : refuser de se soumettre au diktat des barons des plages et des parkings sauvages. Hier, aujourd’hui et demain. Car il ne faut pas se leurrer, la situation est parti pour rester en l’état pendant longtemps.  C’est que les enjeux sont juteux. Il ne s’agit plus d’une obole pour prendre un café ou pour s’acheter une clope, mais d’un véritable business, une véritable mafia qui a pris en otage et le tourisme, les plages et les « parkings », à travers toute l’Algérie.

Le gourdin, outil de travail

Oran, Ain Turck. Le soleil frappe violemment à la tête. Le gardien des lieux le promet aussi. Pas une mine patibulaire, mais un regard clair et des muscles bien saillants, mais assortis du dispensable outil de travail : le gourdin. Il nous révélera, après une longue mise en confiance, qu’il n’abandonnera jamais le «métier». «Notre matériel de plage a été saisi au mois de juin. Mais cela ne nous affecte en rien. La recette d’une seule journée dépasse la somme des parasols, tables, et chaises saisis », nous dira notre interlocuteur. Nous apprendrons aussi que la recette d’une seule journée dépasse les douze millions de centimes, vu que notre « homme d’affaires » loue les cinquante parasols et accessoires entre 1000 et 1500 DA l’unité. « Cela dépend de la marque de la voiture », précisera-t-il. Le parking ? « C’est juste pour que la concurrence ne vienne pas nous déranger », nous avouera encore notre interlocuteur. C’est vrai que la contrainte n’est plus ce qu’elle était, et que les plages et parkings ne sont pas tous squattés. Mais cette année, ce sont les meurtres qui suivent les refus de payer les hordes de voyous qui s’illustrent.

La Tunisie, jusqu’à… la mort !

Hichem, un cadre de Sonelgaz, tout juste rentré de Tunisie, où il prend ses vacances depuis douze ans, nous parle de son refus de faire trempette dans les eaux algériennes. «C’est vrai que la destination Tunisie est devenu chère, c’est vrai que l’accueil n’est plus ce qu’il était, c’est vrai qu’il y a des contraintes à chaque saison pour que les hôteliers se débarrassent de nous, mais au moins là-bas en Tunisie, on ne vous tuera pas. Alors que chez nous en plus de la saleté, de la cherté, de l’absence de professionnalisme, et tutti quanti, maintenant c’est la mort qui plane sur nos plages. Si ce n’est pas un jet-ski qui vous décapite, le gardien auto proclamé de la plage ou du parking s’en chargera.

Non merci, je resterai fidèle à ma destination tunisienne, je suis sûr au moins qu’on ne me tuera pas. Ni moi, ni aucun membre de ma famille ». Constat glaçant, mais patent de ce que l’Algérien perçoit du tourisme en son pays. Car en plus de l’insécurité, la saleté et autres gâteries constatées, sur nos côtes et nos villes de l’intérieur, les prix dissuaderaient même des touristes riches en euros. 20 000 DA le bungalow aux complexes de Tipaza, même chose aux Andalouses à Oran, 10 000 DA pour une chambre dans un hôtel à Bab Ezzouar, et, tenez-vous bien 50 000 DA pour un bungalow à Tulip Golden à Skikda. De quoi vous dissuader de la grande bleue et vous orienter vers des piscines qui n’existent plus. Du moins à Constantine, ses ponts, ses gorges du Rhumel, son hôtel Marriott à 34 000 DA la nuitée, et… ses parkings ! Le business est bien organisé. Très bien organisé. Au Coudiat, le quartier des administrations, tous les coins et recoins sont gardés. Pas par le commissariat central, qui, soit-dit en passant, a squatté des centaines de mètres linéaires pour le stationnement des voitures de ses employés, mais par des gardiens auto proclamés, qui vous délestent de 50 DA au minimum. «Nous gardons des places pour les entrepreneurs qui viennent à la DUC, qui  nous donnent jusqu’à 2000 DA», nous dira Badro, un jeune imberbe relâché tout juste de prison après un court séjour pour possession de joints.

Une recette de 50 000 DA/jour

Sur place, ce sont des centaines de véhicules qui vont et qui viennent tout au long de la journée. Pour garder ces derniers, il y a huit adolescents qui sont sur place dès 9 h du matin, jusqu’à n’en plus pouvoir. Les policiers qui gardent les lieux, lycées, administrations, banques et… commissariat obligent, regardent partout sauf là où il y a maldonne. Ils font même un brin de causette, de temps à autre, avec ceux qu’ils sont censés empêcher de faire du chantage aux automobilistes, «et plus si affinités». En fin de journée, une Golf série 5 conduite par un enturbanné aux pantalons courts, et occasionnellement en gandoura, fait son apparition. C’est «le patron» qui vient encaisser la recette de la journée. On n’en connaîtra pas la somme, ni le salaire de ses ouailles. Par contre, on connaîtra celui des «employés» de l’immense parking sauvage, aussi, à l’entrée de la maternité du CHU de Constantine. 2000 DA la journée pour chacun des gars bronzés à l’extrême pour cause d’exposition prolongée au soleil. Nous en avons dénombré six, reconnaissables à la casquette défraichie sur la tête, le sifflet de rappel à l’ordre des récalcitrants, et des tatouages grossiers sur toutes les parties visibles du corps. Le patron serait un gars peu recommandable, un habitué des geôles, et qu’on ne voit que rarement sur «son lieu de travail».  Là aussi la recette est monstrueuse. «Cela varie entre 40 à 50 000 DA», nous dira un «ancien» du groupe, débarqué par le parrain parce qu’il n’a pas donné toute sa recette de la journée à son «employeur». Les prix pratiqués varient suivant la dimension du véhicule, de son matricule et du moment de stationnement. Sur quatre cents mètres environ, en effet, ce sont des centaines de véhicules qui sont signalés et rackettés chaque jour. Il y a ceux du matin, malades, fonctionnaires et médecins du CHU et délégués médicaux. Ceux entre 12 h et 15 h pour les visites aux malades, et les derniers, pour après 18h, toujours pour les visites aux malades. A signaler que les gardiens-voyous osent même demander des sous à des véhicules stationnés à quelques mètres de policiers en faction devant le monument aux morts. Et là aussi, les flics n’ont rien vu. Ce sont donc des millions brassés par jour par de petites frappes désœuvrées qui ont fait du chantage et de l’intimidation, et plus si résistance, un métier. Ce ne sont pas les petites bravades de quelques agents de l’ordre arrêtant deux ou trois voyous qui vont obliger ces derniers à changer de… trottoirs ou de plages. La balle est, comme elle l’a toujours été, dans le camp des pouvoirs publics. A eux donc de trouver la solution idoine pour que nos plages et parkings ne soient plus des abattoirs pour de bons citoyens qui n’ont rien demandé à personne, sauf la paix qui ne se manifeste, hélas, plus sous nos latitudes.