Alors que les voix des partenaires sociaux ne cessent de s’élever suite à la réforme jusque-là non digérée de la loi sur la retraite, le directeur général de la Caisse nationale des retraites (CNR), Slimane Melouka, a encore une fois tiré la sonnette d’alarme sur les difficultés que rencontre la CNR et son incapacité à retrouver son équilibre.

Intervenant sur les ondes de la Radio, ce responsable a fait savoir que les cotisations des travailleurs ne suffisent plus à payer les pensions de retraite. « Il faudrait cinq cotisants pour un retraité. Aujourd’hui, on est dans une situation où seulement deux travailleurs cotisent pour un retraité, ça reste nettement insuffisant », a-t-il expliqué.
Chiffres à l’appui, M. Melouka donne un aperçu de la dégradation continue de la situation financière de la Caisse : « En 2010, la dépense en matière de retraite tournait autour de 350 milliards DA pour une recette de l’ordre de 370 milliards DA. Nous sommes passés, en 2012, grâce aux augmentations salariales de l’époque, à une recette de 650 milliards DA pour une dépense d’à peine 600 milliards de dinars. Par contre, aujourd’hui, on se retrouve avec une situation où les recettes tournent autour de 700 milliards de dinars, en droits contributifs et en aide de l’Etat, et une dépense qui va dépasser 1 200 milliards de dinars à la fin 2018, c’est vous dire, fait-il remarquer, que le déficit s’est nettement accru ». Une situation causée, selon le responsable, par « les départs massifs » de travailleurs en retraite anticipée, au « nombre d’un million », avant l’âge légal (ndlr, 60 ans), particulièrement durant les années 2014 et 2015. Interrogé sur ce propos, l’expert en sécurité sociale Nouredine Bouderba s’est indigné face à ce qu’il a qualifié de « contre-vérités ». Preuve à l’appui, l’expert a indiqué qu’en 2014, il n’y a eu que 114 000 nouvelles retraites directes et 190 000 de réversions pour les ayants droit. Quant à 2015, il nous a assuré qu’il n’y a eu que 125 000 départs à la retraite et 196 000 de réversions, une pension qui existe déjà mais qui sera divisée entre les ayants droit, sans oublier le nombre de décès entre retraités et ayants droit, qui a avoisiné les 103 000 entre les deux années 2014 et 2015. Nous sommes donc très loin du 1 million de nouvelles retraites. Remettant sérieusement en question les chiffres dévoilés par Melouka, Nouredine Bouderba a indiqué qu’il y a « une réelle confusion » entre le « nombre de retraités directs », qui est de deux millions, et le nombre « des pensions de reversions attribuées aux ayants droit ».
Dans ce sens, notre interlocuteur a déploré l’absence de transparence pour une institution aussi importante, dont dépendent des millions de familles algériennes. « On ne peut avoir un débat sérieux pour un problème aussi sérieux si les lois ne sont pas respectées par la Caisse et par le Gouvernement, et s’il n’y a pas de transparence. Pourquoi la CNR ne publie pas officiellement tous les chiffres, y compris ceux des budgets et des retraites. Depuis vingt ans, aucun document n’a été publié ou rendu public, alors qu’ils sont obligés par la loi de le faire », a-t-il regretté. En ajoutant : « Je peux vous assurer que le ratio dont il parle est le même que celui de l’année 2000. On ne peut comptabiliser le nombre de retraités directs avec celui des pensions de reversions et les ayants droit. On ne doit compter que les retraites directes », a-t-il dit.
Face à la dégradation de la Caisse nationale des retraites, en difficulté financière, M. Bouderba a mis cela sur le compte d’une « mauvaise gestion ». « Les caisses sont très mal gérées, cela est grave car les problèmes de l’équilibre des caisses de sécurité sociale sont ailleurs, mais le gouvernement n’a pas la volonté politique de les attaquer », a-t-il déclaré. En effet, ce que Bouderba reproche aujourd’hui à la CNR, c’est de prendre en charge des dépenses qui sont censées être attribuées par l’Etat. C’est le cas des pensions des gardes communaux et autres pensions à caractère social. « La CNR est certes généreuse, car elle fait les choses à la place de l’Etat. Dans tous les pays du monde, c’est l’Etat qui prend en charge les gens âgés sans revenus ou les personnes démunies, or chez nous, l’Etat pratique sa politique sociale par le biais de la CNR et la Cnas », a-t-il regretté. Dans ce sillage, il a fait savoir qu’en 2015, parmi les 50 000 travailleurs partis en retraite proportionnelle, 38 000 ont bénéficié de retraite proportionnelle exceptionnelle qui a été attribuée aux gardes communaux suite à un accord avec le gouvernement.
«Il faut mobiliser les ressources nécessaires pour financer ces pensions, cela est injuste », a-t-il fait savoir. Tout en regrettant l’injustice sociale imposée par l’Etat, Nouredine Bouderba s’est indigné devant le fait qu’un cadre supérieur puisse partir en retraite dès 40 ans et bénéficier d’un salaire à vie, alors qu’on oblige les ouvriers à travailler jusqu’à plus de 60 ans pour des miettes. « Une étude, réalisée par l’INCEE en 2017 indique qu’un ouvrier non qualifié vit en moyenne 13,5 ans moins qu’un cadre supérieur, or chez nous, le travailleur cotise pendant 44 ans, cela est injuste », a-t-il conclu.