La compétition «Un Certain Regard» a rendu son verdict vendredi soir. La sélection était de qualité, avec notamment « Girl », de Lukas Dhont, histoire d’une adolescente transsexuelle qui veut devenir une ballerine.

Ce film était le favori de la presse. Son comédien, de Lukas Dhont, a obtenu le Prix d’interprétation en y incarnant une jeune fille diaphane mais déterminée. «Nous pensons que parmi les 2 000 films proposés au Festival cette année, les 18 sélectionnés au «Certain Regard», depuis l’Argentine jusqu’à la Chine, sont tous à leur manière des vainqueurs. Au cours des dix derniers jours, nous avons été extrêmement impressionnés par la grande qualité du travail présenté», a déclaré le jury, présidé par l’acteur américano-portoricain Benicio Del Toro. C’est «Border», d’Ali Abassi, un cinéaste iranien réfugié en Suède, qui a obtenu le grand prix. Un film étrange et envoûtant sur une douanière dotée d’un flair exceptionnel pour déceler….. les émotions des autres. Un jour, à son poste de douane, passe un homme qui lui ressemble, un physique aussi dérangeant qu’elle, une manière de bouger, et même un… attribut hors du commun. Quant à « Sofia », de Meryem Ben Barek, notre préféré, il a obtenu le prix du scénario. Il décrit subtilement la condition des femmes au Maroc à travers l’histoire de Sofia, 20 ans, qui vit encore chez ses parents à Casablanca. Prise de douleurs au ventre, sa cousine, médecin, constate qu’il s’agit d’un déni de grossesse et que Sofia a perdu les eaux. A l’hôpital, elle accouche discrètement avec la complicité d’un obstétricien. Elle a 24 heures pour régulariser sa situation. Car la loi marocaine est ainsi faite, il est impossible de déclarer la naissance d’un l’enfant en l’absence du père. Et les rapports hors mariage sont interdits et passibles même d’une peine de prison ferme. Sofia doit donc trouver une solution et, pour ne pas avouer qu’elle a subi un viol par un ami de la famille, elle déclarera à sa famille et à la police qu’elle a eu des rapports intimes avec un ami. Un pauvre gars qu’elle conduira au mariage contre son gré et avec la complicité des familles. Sofia est considérée comme une criminelle comme bien d’autres filles violées ou abusées. Aucun des personnages ne suscite pourtant la sympathie. Les parents et la tante (Lubna Azabal), plutôt aisée, ne pensent qu’à sauver leur honneur, la belle-famille ne pense qu’à l’argent qu’elle va obtenir, et Sofia ment en désignant un autre responsable de son état.  Sur sa amariya (palanquin nuptial en bois) qui chavire au rythme de la musique, elle est tout sourire tandis que son époux fait ostensiblement la tête, refusant même de lui prendre la main. Mais «Sofia», admirablement mis en scène, est un réquisitoire implacable et nécessaire sur la situation des femmes au Maroc, et c’est pour cela qu’il est si captivant. Un état de fait que dénonçait dernièrement l’écrivaine Leïla Slimani (Goncourt 2018, pour « Une Chanson douce »),  dans son livre de témoignages «Sexe et mensonges» sur la vie sexuelle au Maroc. «Il faut mesurer, expliquait-elle, à quel point il est difficile, dans un pays comme le Maroc, de sortir du cadre, d’adopter un comportement considéré comme marginal. La société marocaine est tout entière basée sur la notion de dépendance au groupe. Et le groupe est perçu par l’individu, à la fois comme une fatalité, dont il ne peut se départir, et comme une chance, puisqu’il peut toujours compter sur une forme de solidarité grégaire.»