Deux ans après la consécration de tamazight langue officielle par la Constitution de 2016, le débat sur la promotion et la généralisation de la langue berbère reste empreint de commentaires, d’intrusions ainsi que de polémiques à caractère politique, voire politicien.

Ces réactions, a constaté hier le secrétaire général du Haut-commissariat à l’amazighité, lors d’une conférence-débat au Conseil de la Nation (Sénat), parasitent les vrais enjeux – l’accélération de la mise en place de l’assise juridique nécessaire à la généralisation rapide de tamazight ainsi que sa prise en charge scientifique pour qu’elle devienne rapidement une langue de travail dans notre pays – au bénéfice des préoccupations idéologiques stériles, voire risquées.
« C’est le politique qui fait pourrir et dénature le débat sur tamazight », a d’ailleurs prévenu d’emblée Si El Hachemi Assad, en préconisant que les discussions sur les moyens d’assurer à la langue une plus large diffusion ainsi que d’en faire un outil fonctionnel dans les échanges à tous les niveaux doivent rester dans le cadre de la recherche en linguistique et en didactique en prenant également en compte d’autres disciplines nécessaires.
Le secrétaire général du HCA était intervenu sur le thème de la «réalité de tamazight en Algérie. Enracinement dans le passé, acquis dans le présent et perspectives pour l’avenir », répondait tout particulièrement Abdelatif Sifaoui, membre du bureau national de l’association des ulémas. Ce dernier, lors d’une intervention intempestive, a défendu la thèse selon laquelle la généralisation ainsi que l’emploi de la langue amazighe doivent être du ressort du politique et que les représentants de la sphère politique ont le droit de s’exprimer sur les moyens à utiliser ainsi que la d marche à suivre en ce qui concerne sa génér lisation, notamment par l’intermédiaire de l’incontournable appareil scolaire.
M. Sifaoui, visiblement animé par le courant de pensée de l’association qu’il représentait hier au Sénat, a semblé défendre l’idée que la transcription de tamazight doit s’effectuer en caractères arabes – une vraie obsession chez lui- et non pas en caractères latins, faisant abstraction de tout et surtout des décennies de recherches effectuées par des linguistes, des sociolinguistes et des didacticiens, notamment militants de la cause amazighe.
C’était visible, hier, au Palais Zighout-Youcef, la question de la transcription a fait apparaître chez les différents intervenants une ligne de partage certaine et un clivage entre les partisans d’«écrire tamazight ici et maintenant en caractères arabes » et ceux qui ne refusent pas la possibilité de la transcrire en caractères latins, avec l’argument, notamment, que cette orientation bénéfice déjà de décennies de recherches et d’accumulations de travaux scientifiques permettant d’aller vite dans l’affirmation concrète et sur le terrain de la constitutionnalisation de la langue amazighe.

« C’est à la future Académie de trancher »
Pour Si El Hachemi Assad, l’Etat algérien a formé des spécialistes en la matière, des linguistes et des spécialistes qui travaillent dans les départements de langue et de culture amazighe. Ces diplômés qui poursuivent actuellement leurs recherches sont les seuls habilités à trancher la question de la transcription. Autrement, a-t-il suggéré, ce serait l’auberge espagnole ouverte à tout et n’importe quoi. Et d’indiquer : « La voie n’est pas ouverte à tout le monde pour donner ses opinions sur une question cruciale comme la standardisation de tamazight. Il faut laisser le soin aux spécialistes de trancher. »
C’est dans ce sens que Abderrahmane Djellaoui, professeur au département de langue et culture amazighes, à l’université de Bouira, de soulever une évidence. La nécessité, a-t-il dit est que la future académie de langue amazighe soit constituée de linguistes et de spécialistes des questions de langue. « Si les membres de la future académie n’ont pas le profil de linguistes, a-t-il mis en garde, le travail de cette institution sera voué d’office à l’échec. Personne n’est en situation de nous dicter ce qu’on doit faire concernant tamazight. Il faut laisser les spécialistes travailler dans la sérénité, pour ensuite trancher en suivant des arguments scientifiques loin de toute idéologie et des humeurs», a-t-il insisté.
Pour sa part, le professeur en histoire et civilisation antiques, Mohamed El Hadi Hareche, a rappelé que d’un point de vue historique, « les autochtones d’Afrique du Nord parlaient une langue unie qui s’est fragmentée et dialectalisée au fil du temps ».
Sa prise de parole suscitera la réaction à nouveau du professeur Djellaoui qui a estimé nécessaire «le retour aujourd’hui à un tamazight unifié» et standardisé. Or, à l’heure actuelle, ce travail de standardisation se heurte également à des querelles d’écoles y compris chez les scientifiques. Pour preuve, il existe dans notre pays des linguistes qui, pour parler de tamazight standardisé, utilisent la formule de « langue de laboratoire » en opposant à la langue vivante que l’on parle selon les variantes propres aux régions berbérophones en Algérie. Une position à laquelle s’oppose le professeur Djellaoui en indiquant que la crainte de la standardisation est en contradiction criante avec le statut de tamazight de langue nationale et officielle.
Ce sentiment, a-t-il expliqué, nous fera perdre du temps et nous amènera à une situation où on aura en face de nous plusieurs langues dans une seule langue». C’est dans ce sens que des linguistes ont développé une troisième approche et « proposent d’enrichir le commun aux différents variantes et les adapter pour arriver enfin à une langue amazighe commune sans qu’elle soit loin de la langue maternelle », propose le spécialiste.
Cette voie, a acquiescé le professeur en histoire et civilisation antique, M. Hareche, pourtant partisan du tifinagh, est un moyen de « consolider le sentiment d’appartenance à un seul pays et à une seule nation »
A la fin de la conférence-débat, à laquelle ont pris également des personnalités comme Mokrane Aït Larbi et Brahim Tazaghart ainsi que des parlementaires de différents courants, l’avis dominant a été de laisser le soin à la future académie de langue de se pencher sur la question de la transcription et de laisser ses membres travailler sereinement et non dans la précipitation », a souligné le secrétaire général du HCA en guise de conclusion, après avoir indiqué que le gouvernement a finalisé l’examen de l’avant-projet de loi organique relatif à la création de l’académie de la langue amazighe (lire article ci-dessous).