Il faudra un jour que quelqu’un nous explique pour quelle curieuse raison qu’à chaque fois qu’il est question de salles de cinéma, on nous balance en pleine figure les 450 salles de l’époque coloniale qui, pour la plupart, étaient concentrées dans les grandes villes : Alger, Oran, Constantine, Sétif et Annaba, et on oublie volontairement de citer les villes où aucune salle n’existe.

Comment est-ce possible d’évoquer en permanence le même parc de salles de cinéma plus de cinquante ans après l’indépendance de l’Algérie ? C’est assurément faute de solutions. Il est pourtant aisé, au lieu de citer les 450 salles de cinéma, de pointer du doigt le cas de cette immense agglomération qu’est Bab Ezzouar, peuplée comme pas possible, où aucune salle de cinéma n’est disponible. Cela résume tout. En réalité, personne n’y pense.

Début juste et raisonnable
Dès le début de l’Indépendance, le président Ahmed Ben Bella, dans la logique du socialisme qu’il a imposé, nationalisa les salles de cinéma et a confié leur gestion au Centre national du cinéma algérien (CNCA), créé en 1964, soit la même année. En 1967, la gestion des salles de cinéma est revenue aux communes.
L’Algérie, qui a misé sur le cinéma durant la guerre de Libération, estima à juste titre que le cinéma contribuera à la construction du pays par la sensibilisation des masses au moyen de films produits et des films à l’affiche dans des salles obscures.
La  production se distinguera avec des films de guerre «La Bataille d’Alger» en 1966, «Le Vent des Aurès» la même année, «L’Opium et le Bâton» en 1972, puis avec des films sur la révolution agraire avec «Le Charbonnier» en 1972, «Noua» en 1973, «Les Déracinés» en 1976.
En matière de production, de distribution et d’exploitation des salles de cinéma, l’Algérie était un modèle pour les pays africains et sa Cinémathèque faisait partie du lot des meilleures bibliothèques du cinéma mondial.
Tout allait pour le mieux, pourrait-on dire, quoique que l’on aspire toujours à plus. La thématique du cinéma algérien se diversifie et des films humoristiques et sociaux ont eu un succès inattendu. Le public se déplace dans les salles mais celles-ci commencent à subir le poids des années et les collectivités ne sont plus en mesure de les réhabiliter.
Résultat des courses, des 450 salles de cinéma dont tout le monde parle, il n’en reste que 90, et encore, car il n’est mentionné nulle part dans quel état sont ces fameuses salles. Oui, le quotidien El Moudjahid donnait quotidiennement le programme des cinémas avec la liste des films, mais la réalité est autre, les salles de cinéma se sont dégradées avec le temps et les collectivités locales n’ont pas les moyens de les réhabiliter.

L’idéologie s’installe
L’idéologie islamiste pointe à l’horizon dès le début des années 1970. Des conflits éclatent dans les campus. L’arabisation s’installe et Boumediène prépare sa Charte nationale. À sa mort, le nouveau président, Chadli Bendjedid, évoque l’Infitah et commence sa politique d’ouverture en effaçant progressivement l’héritage du socialisme de son prédécesseur, contraint qu’il était par la chute drastique des prix du pétrole, seule source de devises de l’Algérie. L’islamisme se distingue par des actions violentes mais aussi par l’islamisation de la société. Les salles de cinéma commençaient à être moins fréquentées et ce sont les mosquées qui connaissent plus de fidèles de jour en jour.
L’Etat sans le sou cède les salles de cinéma au privé et, en peu de temps, les nouveaux gérants de salles ignorent les cahiers des charges avec la complicité des élus des communes, des islamistes, et transforment ces lieux de spectacles en fastfood. C’est le début de la fin avec la crise qui s’installe dans le pays. Les jeunes se révoltent, dit-on, alors que les vieux briscards sont convaincus que ce sont des hommes de l’ombre qui ont fomenté cette révolution. L’ouverture politique donne des ailes aux islamistes du FIS, dit dissous. Les salles de cinéma se ferment et les places publiques sont occupées par des barbus déterminés à prendre le pouvoir. L’armée intervient et les islamistes prennent les armes et le maquis. Avec cette configuration, allez parler de cinéma et de salles obscures. L’Algérie pleure ses morts dix années durant.
Le retour progressif à la paix pousse des cinéastes déterminés à réaliser des films. Il y a eu de très beaux longs-métrages qui ont pour noms «Machaho», de Belkacem Hadjadj, «La Montagne de Baya» d’Azzedine Meddour et «La Colline oubliée» d’Abderrahmane Bouguermouh. Mais c’était un feu de paille en dépit de l’aide de l’Etat qui, de nouveau, a mis la main à la poche.
C’était l’époque où Boudjemaa Karèche, alors directeur de la Cinémathèque parlait d’urgence à entreprendre des actions de pionnier maintenant que l’activité cinématographique est au niveau zéro.

Dix salles fonctionnelles
Des 450 salles de cinéma aux 90 salles, il n’en reste désormais qu’une dizaine de fonctionnelles. Et encore fallait-il qu’elles soient rentables, comprendre qu’elles soient en mesure d’attirer des spectateurs. Pas évident du tout. Il suffit d’imaginer une rupture de fréquentation qui a duré une vingtaine d’années. En plus, les gérants de salles de cinéma manquent d’imagination. Ailleurs, dans le monde, quand la crise s’installe, les gérants de salles innovent pour relancer la fréquentation, en décidant, par exemple, d’une journée demi-tarif pour les entreprises qui, à leur tour, offrent des tickets de cinéma à leurs employés. En Algérie, aucune solution n’est trouvée. Même avec l’accès gratuit dans les salles lors des festivals de cinéma, le public reste réticent.
Une ministre fraîchement nommée a jugé utile d’organiser une journée sur l’état des lieux du cinéma pour que les mêmes remarques et les mêmes recommandations soient ressassées par les mêmes cinéastes. La ministre n’a même pas eu le temps de se faire une idée qu’elle est déjà remerciée.
Quelques temps après, le directeur de l’Office national de la culture et de l’information (ONCI) a jugé utile d’annoncer qu’il allait aider l’activité cinématographique en Algérie en important des films récents qui, selon lui, vont ramener le public. Avec deux salles en sa possession, l’Atlas et le Mougar, c’était un discours triomphaliste.
L’actuel ministre de la Culture a jugé bon de freiner l’élan du directeur de l’ONCI. Le 1er mars dernier, il a fait état de l’attribution de la mission «faire l’état des lieux» et «relancer» les salles de cinéma à l’Agence algérienne pour le rayonnement culturel (AARC) au lieu de l’Office national de la culture et de l’information (ONCI). Une énième décision, mais le mal est profond.