Directeur du média Orient XXI, spécialiste du Proche-Orient, observateur de premier plan de la question palestinienne, il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur la question dont «De quoi la Palestine est-elle le nom ? »  Il a bien voulu nous faire part de sa réaction sur les évènements à Gaza.

Reporters : Des dizaines de milliers de Palestiniens ont convergé le long de la barrière de la bande de Gaza dans le cadre de «la grande marche du retour». L’armée d’occupation israélienne tire à balles réelles sur les Palestiniens désarmés provoquant un massacre. Comment en est-on arrivé à ce niveau d’impunité ?
Alain Gresh : Tout d’abord parce que nous avons au pouvoir un gouvernement de droite en Israël qui se sent totalement à l’abri de toute sanction, parce qu’il est protégé totalement par le gouvernement des Etats-Unis, et que donc il se sent les mains libres pour un tel massacre.

Comment expliquer le peu de réactions, voire le silence de la «communauté internationale» et l’attitude timorée des médias occidentaux hésitant à dénoncer cette tuerie ?
Je crois qu’il y a un certain nombre d’éléments de nature différente qui entrent en jeu. Disons que depuis une dizaine d’années, notamment depuis le 11 septembre 2001, tout le discours sur la lutte contre le terrorisme a eu comme effet de blanchir Israël et de le présenter comme un pays qui combat le terrorisme.
D’un autre côté, l’identification sciemment entretenue du mouvement Hamas au terrorisme a également joué un rôle.
Deuxièmement, le fait que les Palestiniens soient aujourd’hui divisés entre Hamas et Fatah, maintenant les crises politiques internes, n’aide pas le développement d’un mouvement plus large.
Il y a un peu de tout ça et je dirais, malheureusement, que ça pèse négativement contre les Palestiniens, y compris lorsqu’ils essayent, comme c’est le cas actuellement, de développer des stratégies pacifiques pour essayer de reconquérir leurs droits.   

Le Conseil de sécurité des Nations unies, réuni en urgence vendredi soir, a entendu les inquiétudes, mais n’est pas parvenu à s’entendre sur une déclaration commune. Pourquoi ces atermoiements lorsqu’il s’agit même de simples condamnations ?  
Israël dispose du veto américain total et peut compter sur ce parapluie. C’est sûr que l’ampleur de la manifestation et de la mobilisation auxquelles on va assister jusqu’au 15 mai, les manifestations étant prévues sur plusieurs semaines, sont liées à la décision de Donald Trump de transférer l’ambassade américaine à Jérusalem. Donc c’est le sentiment d’une certaine impuissance des Palestiniens qui les amène à essayer de trouver des formes de mobilisation. Mais le blocage au niveau des Nations unies est d’autant plus important qu’on assiste, d’un côté, à cet impitoyable veto américain et, de l’autre côté, on ne peut pas dire non plus que les pays européens sont très actifs dans le soutien aux Palestiniens. Sinon ils peuvent condamner de manière verbale, telle ou telle déclaration ou action israélienne, mais dans la réalité, il n’y aucune pression, aucune sanction réelle contre ce gouvernement israélien pouvant faire bouger les choses.

Que reste-t-il aux Palestiniens dans la lutte pour leurs droits ?
Il leurs reste trois choses. Je dirais  leur présence sur le terrain, c’est-à-dire les Palestiniens restent sur le territoire historique de la Palestine et, de ce point de vue, c’est un échec du mouvement sioniste qui espérait les expulser totalement. Il leur reste leur détermination et, on le voit à Gaza, avec la conscience palestinienne toujours présente et qui unit les Palestiniens, qu’ils soient à Gaza ou en Cisjordanie, en Syrie, au Liban ou même ailleurs, il y a une conscience nationale palestinienne active. Le troisième atout, c’est qu’autour des Palestiniens s’est développé un mouvement important de solidarité internationale qui va de l’Amérique latine à l’Asie, incarné  par la campagne Boycott, Désinvestissement, Sanctions (BDS) contre Israël, et qui est aussi un atout important pour la lutte des Palestiniens.
Recueillis par Moumene Belghoul