Reporters : D’abord quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’action syndicale dans le secteur de l’Education nationale et comment peut-on expliquer cette effervescence quasi permanente depuis près d’une décennie maintenant ?

Ahmed Tessa : Quand il s’agit de revendications légitimes qui touchent toute la corporation, personne ne peut être contre. Toutefois, lorsque des revendications locales prennent des allures de revendication nationale, comme c’est le cas, il y a lieu de se poser des questions. Et puis à quoi rime ce recours systématique à la grève illimitée dont les seuls perdants sont les élèves ? Dans ce secteur, il y a des moyens plus efficaces et plus nobles que la grève illimitée… sans service minimum et sans présence sur le lieu de travail pendant les heures de service.

Quid du mouvement de grève auquel a appelé le Cnapeste? Il y a chez ce syndicat une radicalité d’action qui mérite une analyse. Comment percevez-vous ce phénomène ?

Dans un pays où la force de la loi n’est pas appliquée, on peut s’attendre à tout. Avant d’être syndicaliste ou fonctionnaire, on est d’abord éducateur. Et le devoir sacré d’un éducateur est de se dévouer, se sacrifier pour ses élèves. De quelle radicalité vous parlez ? Radical contre qui ? C’est être radical quand on prend en otage des élèves ? Tout le monde, à commencer par les syndicats, connaît les conséquences des grèves.
Aggravation des inégalités scolaires (sociales) entre, d’un côté, les élèves des écoles privées, les élèves de familles aisées, qui peuvent payer des cours et, de l’autre, les enfants issus de familles pauvres. Ces grèves sont du pain bénit pour les enseignants/commerçants qui décuplent leur chiffre d’affaires du commerce clandestin et sauvage. Elles creusent un fossé de non-confiance entre les enseignants et les parents (et leurs enfants). Elles déstabilisent les élèves qui sont perturbés dans leur apprentissage et leur motivation pour les études. Il y a des décrochages et, l’oisiveté aidant, des tentations à l’addiction aux fléaux sociaux.

Le débat syndical dans l’éducation nationale porte davantage sur les revendications socioéconomiques, de type 
«ouvrier», que sur les questions pédagogiques pourtant déterminantes pour l’Ecole algérienne en tant que vivier des élites de demain. Comment expliquez-vous ce phénomène ?
Vous touchez là le vrai problème. Mais les questions d’ordre pédagogique doivent être débattues par les pédagogues (les enseignants) et non les syndicats qui ont d’autres prérogatives. Il y a un manque cruel d’associations à caractère purement pédagogique. Et ce ne sont pas les thèmes qui manquent sur lesquelles nos enseignants pourront plancher pour le grand bien de leurs élèves : proposer des innovations, expérimenter, réfléchir sur la pratique de la classe, les méthodes, évaluer les manuels, les programmes ou le système d’évaluation scolaire. C’est sur des thématiques de ce genre que nos enseignants exprimeront leur talent, leur génie de pédagogues. Et beaucoup en sont capables. Posez cette question aux accrocs de la grève illimitée, eux seuls peuvent répondre. La question qui tue est la suivante : comment réagiront ces syndicats qui carburent à la grève illimitée le jour (pas lointain) où le secteur de l’éducation accédera au statut de ministère de souveraineté comme la Défense ou la Justice ? Un tel statut (de souveraineté) est l’unique solution pour éradiquer ce mal insidieux qu’est la déstabilisation permanente de l’école algérienne. <