Mila, antique Milev romaine, à l’ombre de Constantine si proche, aura été un foyer de diffusion des valeurs de la citadinité, de la culture arabo-islamique et aura aussi porté toutes les sensibilités du mouvement national durant la période coloniale.

On connaît notamment le travail pionnier sur l’histoire de l’Algérie de cheïkh M’Barek El Mili Brahimi, éminente personnalité de l’islah et de l’association des Oulémas et l’universitaire Nasser Djabi a fait connaître, pour sa part, l’itinéraire militant de Lakhdar Kaïdi, syndicaliste, dirigeant du Parti communiste algérien et ancien secrétaire de rédaction d’Alger républicain. Le courant indépendantiste – PPA/MTLD – était aussi actif qui comptait dans ses rangs, outre Boussouf, les Bentobbal, Beredjem.
Abdelkrim Boussouf, élu proche du Dr Bendjelloul et de la Fédération des élus indigènes, figure du notabilisme musulman, consacre aussi la toute puissance de la famille dont le l’imam Khelil, père du futur créateur du MALG, pouvait se prévaloir d’une très riche bibliothèque. (1)
Le destin de Mohamed – le prénom enregistré à l’état-civil le 17 août 1926 – de celui qui sera connu surtout comme Abdelhafid, devait être dès l’origine, marqué par une manière d’ambivalence. Présenté comme issu d’une famille modeste ou encore comme fils de famille patricienne, il est d’abord celui de la vieille médina qui cultive le savoir et les traditions.
Elève précoce de l’école coranique de son parent Si Sa’ad, il entame une scolarité à l’école publique française qui sera sanctionnée par l’obtention du brevet élémentaire sans sa ville natale et le conduira à Constantine, précisément à l’emblématique grand lycée de la colonisation, le lycée d’Aumale où il obtiendra le prestigieux diplôme du baccalauréat.
Il est notable que ce parcours scolaire ait moins été mis en exergue que ceux de ses contemporains et compagnons de lutte du PPA /MTLD du
lycée de Blida Benkhedda, Yazid, Abane ou Dahlab. Par contre, il sera assez tôt entouré d’une aura de mystère, voire de légendes.
A-t-il, en effet, à l’âge de dix ans, répondu à son père qui le questionnait sur sa passion pour l’histoire, « je veux savoir pourquoi toutes ces révolutions – les résistances armées à l’occupation coloniale, ndlr- n’ont pas réussi » (2).
A-t-il aussi déchiré les drapeaux français au lendemain des massacres de mai 1945 ou saccagé avec un camarade la gendarmerie de la ville ? Ce qui est sûr, c’est qu’il sera, à l’image de nombre d’enfants de sa génération, scout et, rapporte sa sœur, « il n’aura jamais travaillé dans un dégraissage ni comme livreur ou instituteur » (3).

1. Une précoce sens de la discrétion
Engagé dans les rangs du PPA clandestin dès 1942, il rejoindra naturellement les rangs de l’Organisation spéciale au lendemain du congrès de février 1947 et vivra l’effervescence politique constantinoise dans les maisons basses de la médina où il croise les Belouizdad, Boudiaf, Ben M’hidi. Le militant Boussouf se
distingue déjà par un sens marqué de la discrétion sinon du secret. En charge de la kasma de Skikda du MTLD, il organise une manifestation de protestation contre la répression qui frappe le Parti au lendemain du démantèlement de l’Organisation spéciale.
Des sources rapportent alors qu’il n’aurait pas apprécié la ligne de défense de la direction du Parti qui évoquait, au sujet de l’OS, un « complot policier ».
La stratégie du Parti avait été celle de l’exfiltration des militants contraints à la clandestinité vers des régions où ils n’étaient pas connus et c’est ainsi que Boussouf se retrouvera, à la suite des Ben M’hidi, Gherras, Habachi, Benabdelmalek, Mechati, tous issus de l’est algérien, affecté en Oranie. Connu sous le pseudo de « Si Abdallah » par certains militants de la région de Tlemcen dont il avait la charge, il était, aux yeux de Si Mohamed Lemkani, futur cadre du Malg, « Si Lahbib », le taleb de son village de Beni S’Nouss. Dans son témoignage – « Les hommes de l’ombre », ndlr –, Si Mohamed Lemkami rapporte dans quelles conditions inattendues il allait retrouver Si Lahbib et surtout sa surprise de le voir entouré avec un visible respect par ceux qui l’appelaient Si Mabrouk.
« Il avait tout de même fait semblant de ne pas me connaître et avait commencé à me poser une série de questions, un véritable interrogatoire ». (4)
Il sera de l’historique rencontre des vingt-deux de juin 1954 – il y retrouvera son alter ego Milévien Lakhdar Bentobbal alors en clandestinité dans les Aurès – et prendra place, au lancement de l’insurrection, avec Benabdelmalek Ramdane, Hadj Benalla, Fortas, Zabana, du staff de Mohamed-Larbi Ben M’hidi, désigné comme chef de la zone V de l’Oranie.

2. A la tête de  la wilaya V
La précoce disparition au combat de Ramdane Benabdelmalek – le 2 novembre 1954 – les fréquents déplacements de Ben M’hidi à l’intérieur de la zone ou à l’étranger, redistribuent les cartes et font de Boussouf le responsable de fait de l’Oranie. C’est à ce titre qu’il participe personnellement, en mars 1955, à la réception des armes convoyées par le célèbre Dina et qu’il y rencontre, à l’occasion, Mohamed Boukharrouba, étudiant à El Azhar et requis par Ahmed Benbella pour prendre part à l’expédition. (5)  Ben M’hidi, de retour au pays, le  6 mai 1956, après un déplacement houleux au Caire où il avait croisé le fer avec Benbella sur la question des armes, fait le choix de s’installer à Alger où il allait travailler, de concert avec Abane Ramdane, à l’organisation du congrès de la Soummam.
La Soummam est sans doute l’une des inflexions décisives du destin politique de Abdelhafid Boussouf qui s’y verra consacré comme membre suppléant du Conseil national de la révolution algérienne – CNRA – et surtout confirmé comme remplaçant formellement Ben M’Hidi à la tête ce qui allait devenir la wilaya V, avec le grade de colonel.

3. L’invention du MALG
Il n’aura pas toutefois attendu le tournant de la Soummam pour engager la résistance sur de nouveaux terrains « pour suppléer avec de l’intelligence le déficit en armes », écrira, plus tard, Mohamed Khelladi, ancien cadre du MALG. (6)
C’est au tout début d’août 1956 que s’amorce la mise en place de la première structure imaginée par le colonel Boussouf, qui allait être connu par ses collaborateurs sous le nom de Si Mabrouk, celle des transmissions.
Abderrahmane Berrouane, étudiant gréviste de Toulouse, qui rejoint par ses propres moyens le Maroc pour s’engager dans les rangs de l’ALN, en porte témoignage qui détaille la mise en place, sous l’autorité directe de Si Mabrouk de ce qui allait être la première promotion des opérateurs radio. « Notre promotion fut baptisée Zabana pour honorer la mémoire du martyr qui venait d’être exécuté par les Français ». (7)
Sur le rôle stratégique des transmissions dans la conduite de la guerre par l’ALN, il est aujourd’hui possible de se rapporter aux écrits de pionniers comme Senoussi Seddar ou Abdelkrim Hassani. (8)
Il est difficile de détailler dans une stricte chronologie le montage de ce qui allait devenir l’une des institutions les plus importantes dans le cours de la guerre, le ministère de l’Armement et des liaisons générales (MALG) qui constitue la contribution décisive de Abdelhafid Boussouf à la lutte pour l’indépendance.
La consultation de l’organigramme du MALG publié en annexe de l’ouvrage éponyme publié par l’association des anciens, suffit à rendre compte de l’exceptionnelle mobilisation des compétences ordonnée et dirigée par Boussouf.
Le MALG aura continué, longtemps après l’indépendance, à baigner dans une aura où la légende le disputait à l’ignorance et la multiplication de témoignages, d’ouvrages pour ne pas citer la série de documentaires signés par Kaïs Benyekhlef et produite par l’association des anciens du MALG, peut ouvrir un plus large droit au travail de la recherche historique.

4. La fascination
L’image comme l’écrit se rejoignent dans l’expression de la même fascination pour Si Mabrouk et nul autre dirigeant du FLN – à l’exception notable de Si Ahmed Zighoud Youssef – ne peut se prévaloir de pareille considération.
« C’est avec eux – ses compagnons de lutte, ndlr – et dès la première promotion des transmissions, que j’ai participé aux nombreuses et diverses activités qui devaient concourir à la création des services réunis, coordonnés et animés par l’organisateur génial qu’était Abdelhafid Boussouf, dit Si Mabrouk, rapporte Abderrahmane Berrouane, dit Saphar. (10)
Sous la plume de Mohamed Khelladi, « Une histoire de vers de terre tenus de s’attaquer au ciel de la puissance française de domination forcenée par sa supérieure et aveuglée par son arrogance.
Ces jeunes, bien motivés et en organisations soudées, parviennent à se structurer en services d’intelligence, de contre espionnage et de communication du colonel Abdelhafid Boussouf commandant de l’Ouest de l’Algérie insurgée. » (11) Abdelkrim Hassani, dit El Ghaouti, responsable de la base Didouche (Tripoli) « Abdelhafid Boussouf était un élitiste, une véritable icône de la révolution et un combattant de la première heure. Boussouf n’avait d’autre école que la révolution qu’il a servie et à laquelle il s’est dévoué ». (12)
Disséminés dans des ouvrages peu médiatisés ou dans des rencontres, ces propos de proches pour être prévisibles n’en font pas moins sens même s’ils ne suffisent pas à rééquilibrer l’image imposée des longues années durant, à longueur de colonnes de presse d’un dirigeant froid, cynique et qui « assumera seul – comment pouvait-il faire autrement, la décision de la liquidation physique – de Abane, ndlr –, relève l’historien Benjamin Stora. (13)

5. L’affaire Abane
Tout et son contraire auront été écrits, rapporté par les réseaux sociaux sur ce tragique épisode de l’histoire de la guerre d’indépendance, y compris que Abane le kabyle avait été assassiné par l’arabe Boussouf comme si le néo-berbérisme agressif d’aujourd’hui reprenait à son compte l’adage « plus c’est gros, etc. ».
C’est en vérité en héritier d’une zone oranaise un peu orpheline après la disparition de Benabdelmalek, Ben M’Hidi, Zabana, que Boussouf se présente à la réunion du Conseil national de la révolution algérienne du Caire dont le grand ordonnateur sera Krim Belkacem, dernière figure des fondateurs du FLN encore en liberté.
Tout se jouera par la cooptation au CNRA en raison de l’absence de quorum et on peut sans doute aucun porter au compte de Boussouf l’entrée dans la direction du Front de Houari Boumédiène qui fait, auprès de lui, fonction d’adjoint.
Il n’est pas sûr que Boussouf ait apprécié les conclusions à l’emporte-pièce de Abane, en cours d’exflitration vers le Maroc, sur l’état de la wilaya V alors même qu’il travaillait à mettre en place de nouvelles structures de l’ALN et de nouvelles modalités de conduite de la guerre mais ce n’est pas pour autant qu’il monte en première ligne dans la remise en cause de Abane.
Se reconnait-il sans doute dans la ligne de réhabilitation des maquisards dont Krim fait l’argument politique décisif dans son démontage des thèses et des hommes issus de la Soummam (14). Le rapport d’activités de Abane est adopté sans contestation mais le congrès change d’âme, d’orientation et d‘hommes comme en atteste la composition du nouveau CCE qui passe de cinq à quatorze membres. Boussouf accède, à l’occasion, au cœur du pouvoir au sein du FLN et cette nouvelle position est confirmée un an après le congrès du Caire, avec la formation du premier gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA).
La réunion à Tunis des anciens chefs militaires membres du CCE pour traiter du cas Abane – un procès-verbal remis par Ouamarane à Mabrouk Belhocine – conclut à la nécessité de mettre fin « au travail fractionnel de Abane » suggérant, in fine, l’obligation de l’exécuter en cas d’impossibilité de l’emprisonner en Tunisie ou au Maroc, sachant en fait que ni les autorités tunisiennes ni celles du Maroc y consentiraient. (15) Seul Bentobbal objectera que seul un tribunal militaire en avait la compétence et devait se prononcer en présence de Abane.
C’est Krim et Mahmoud Chérif qui convoieront Abane de Tunis à Tétouan en passant par Rome et Madrid et le remettront entre les mains de Boussouf et de ses hommes. Les historiens s’accordent au moins sur ce point, sans l’aval de Krim, jamais Abane n’aurait été assassiné.

6. Boussouf au cœur du pouvoir – Le MALG au cœur de la guerre
Après Tétouan, la guerre continuait et autant Krim, Bentobbal que Boussouf devaient y jouer un rôle de premier plan consacrant le retour au centre des enjeux de pouvoir des anciens de l’Organisation spéciale.
Ministre en charge, dans un premier temps, des liaisons générales et des communications – MLGC – puis du ministère de l’armement et des liaisons générales (MALG) Abdelhafid Boussouf est reconnu par les observateurs comme un acteur important de la direction de la révolution sans qu’il lui soit prêté, en aucune manière, des ambitions de pouvoir.
Dans sa présentation de Boussouf, dans l’ouvrage consacré au MALG édité par l’association des anciens il est noté : « Homme de principe et de rigueur Abdelhafid Boussouf joue un rôle important d’équilibre à la tête de la révolution au CNRA et au GPRA, arbitrant les conflits, s’opposant discrètement et parfois fermement aux ambitions déclarées de certains compagnons avec le souci de consolider le caractère collégial de l’exercice des responsabilités au sommet de la hiérarchie ». (16)
Taiseux ou pénétré de la culture du secret, Abdelhafid Boussouf se sera très peu exprimé publiquement notamment sur la montée en puissance de l’Etat-major et de son ancien protégé Boumediene ou sur le ralliement de proches collaborateurs comme Laroussi Khelifa ou Abdelkrim Hassani à ce qui allait être connu lors de la crise de l’été 1962 comme le groupe de Tlemcen.
Les proches de Si Mabrouk rappellent volontiers le nombre d’officiers supérieurs de l’ANP, de ministres, d’ambassadeurs ayant émargé au MALG qui tous ont en mémoire le message daté du 22 juin 1962, ultime acte politique de Abdelhafid Boussouf, signant la dissolution du MALG, qui appelait aux « militants qui allaient rentrer, il est demandé de prendre une part active à la reconstruction du pays avec le même esprit qui les a fait rejoindre la révolution ». (17)
Peu célébré hors de Mila, sa ville natale, Abdelhafid Boussouf, est en droit de relever de la seule histoire, pour mettre fin au purgatoire auquel la conjoncture politique continue de l’assigner. n
(Le titre est de la rédaction)