Fatma Oussedik est sociologue, professeur des Universités (Université Alger 2) et directrice de recherche associée au Cread. Elle collabore également depuis de longues années à la revue Naqd. Dans cet entretien, Mme Oussedik apporte son point de vue sur la contribution de cette revue au débat et à la réflexion et sur son évolution.

Reporters : Selon vous, quelle est la contribution de Naqd, en 25 ans, à la réflexion et au débat?
Fatma Oussedik : Il faut rappeler que la création de cette revue, il y a 25 ans, fut le fait de chercheurs algériens désireux de donner de la visibilité à leurs réflexions sur leur société. Ils ont gagné leur pari. Certains ont disparu, comme le regretté Directeur fondateur, Saïd Chikhi. Mais leurs collègues ont maintenu la flamme autour de l’actuel Directeur de la publication, Daho Djerbal. Il s’agissait aussi de s’émanciper de la pensée des autres sur nous. Pour ce faire, Naqd a contribué à accompagner, porter et rendre visible la contribution d’universitaires algériens à la réflexion et aux débats scientifiques. De nombreux auteur-e-s reconnu-e-s, d’ici mais aussi d’ailleurs, se sont identifiés à cette démarche et ont adhéré à ce parcours fondé sur la volonté de permettre l’expression de lectures croisées du réel. Naqd a donc permis à des universitaires d’Algérie et d’ailleurs de développer une réflexion critique sur l’état du monde et son évolution. On ne peut donc que se féliciter que, durant 25 ans, et dans un contexte pour le moins adverse, cette revue ait réussi à durer. Dans un paysage social où la réflexion critique est combattue, à l’Université comme dans la société, Naqd a pu demeurer mais aussi se développer, s’imposer dans le paysage scientifique des sciences humaines et plus largement dans la communauté universitaire internationale. Vous le savez, aucun espace n’est accordé à la l’expression d’analyses développées par des chercheur-e-s pour qui la liberté de pensée est une condition d’existence. Il n’y a pas plus de moyens que d’espaces. Dans ce contexte, nous avons trouvé, dans cette revue, comme universitaire, la possibilité de rendre publiques nos analyses. Je crois que la reconnaissance de la qualité scientifique de Naqd est réelle en Algérie mais aussi dans d’autres pays. Naqd est à présent un acteur d’importance dans le domaine des sciences humaines et sociales. Parce que la direction de la revue a souhaité que Naqd occupe une place pleine et entière dans le monde scientifique, elle a tenu et réussi à obtenir une reconnaissance à une échelle plus large que l’Algérie.

Que pensez-vous de son évolution ? A-t-elle accompagné les débats qu’il y a (eu) dans la société algérienne, dans le Monde arabe et dans le monde de manière générale?
Les analyses développées sont celles de chercheurs de différents horizons : algériens, maghrébins, américains, européens, asiatiques… Cette revue a réussi à mettre en place un questionnement scientifique qui engage des points de vue divers sur des thèmes qui nous informent sur des mutations en cours dans notre société comme dans le monde de façon générale. L’ensemble des numéros de Naqd témoignent de la volonté d’être à l’écoute et de témoigner de l’ensemble des auteurs de l’évolution de leur pays mais aussi du monde, de leur pays dans le monde. Nous pouvons citer : «Terrorisme. Etats et sociétés» « Islamisme, Femmes…», «Femmes et citoyenneté», «Culture et Identité», «Question nationale», «Système éducatif», «Réajustement structurel et systèmes politiques», «L’image de l’Autre, sociologie de la diversité et de l’intolérance», «Penser le politique» « l’Esthétique de la Crise».

La revue est également bilingue…
Traitant de ces différents sujets d’importance, la revue est bilingue. Elle offre donc aussi des articles de référence dans une langue que d’aucuns souhaitent confiner à une fonction idéologique. Naqd se bat contre cet ostracisme de la langue arabe en offrant aux lecteurs de découvrir des auteur-e-s qui écrivent et pensent leur société dans cette langue. Il traduit ceux qui écrivent dans une autre langue. Il faut comprendre l’importance de ce combat. Il n’échappe plus à personne que l’on a sacralisé l’arabe tout en lui interdisant d’être une langue de science; Naqd, dans notre pays, lui restitue sa contemporanéité et sa capacité de nourrir et de porter une pensée critique. Ce faisant, la revue est au cœur des enjeux de notre société.

En tant que collaboratrice à cette revue, qu’attendez-vous de Naqd à l’avenir ?
J’attends, d’abord, qu’elle réussisse à réunir autour d’elle les nouvelles générations de chercheur-e-s mais pour cela me diriez-vous il faudrait que l’Université, et le système d’enseignement en général, remplisse sa fonction de formation. Une revue ne peut s’y substituer. J’attends aussi que les bibliothèques, en particulier universitaires, de mon pays s’abonnent à cette revue. Vous le voyez le destin, le futur de Naqd est lié à celui de l’Université dans le contexte algérien. C’est pourquoi, partant de constats relatifs à la place de la pensée critique dans la société, j’attends le changement.