Moins de deux semaines après son retour à l’Union africaine, le Maroc a enclenché une véritable campagne diplomatique hostile à la République arabe sahraouie et à ceux qui soutiennent la Rasd, de près ou de loin.

A commencer par l’Union européenne contre laquelle le Maroc a adressé une «sévère» mise en garde, l’appelant à mettre «pleinement» en œuvre l’accord agricole avec le royaume «sous peine d’en subir les conséquences».

Signé en 2012, cet accord de libre-échange réciproque sur des produits agricoles et de la pêche avait été invalidé en décembre 2015 par le Tribunal de l’UE après un recours du Front Polisario contestant l’inclusion du Sahara occidental dans le traité. Mais ce recours a été finalement rejeté fin 2016 par la Cour de justice européenne. «Cet épisode judiciaire a, en toute logique, confirmé le protocole agricole entre le Maroc et l’UE, qui doit désormais s’appliquer conformément à l’esprit qui a présidé à sa négociation et sa conclusion», écrit, dans un communiqué, le ministère de l’Agriculture et de la pêche. Le Maroc avertit que «toute entrave à l’application de cet accord est une atteinte directe à des milliers d’emplois d’un côté comme de l’autre», et de prédire des «conséquences» migratoires fâcheuses pour l’UE, qui sera, selon le Maroc, «exposée à un véritable risque de reprise des flux migratoires que le Maroc, au gré d’un effort soutenu, a réussi à gérer et à contenir». Rabat ne s’en arrête pas là : l’absence d’un «engagement franc de la part de l’UE imposera au Maroc un choix décisif : préserver un partenariat économique patiemment entretenu ou s’en défaire sans retour pour se focaliser sur la construction de nouvelles relations et circuits commerciaux». Non sans établir de parallèle avec de prétendus «efforts» algériens au niveau de l’UE pour «saboter» les relations entre le Maroc et l’Europe. Faux, répond Amar Belani, ambassadeur d’Algérie auprès de Belgique, du Grand Duché de Luxembourg, chef de mission auprès de l’Union européenne et représentant auprès de l’Otan. Dans une déclaration qu’il a faite hier au journal électronique TSA, M. Belani a considéré que «la mise en garde [du Maroc contre l’UE], marinée d’imprécations et de lourdes menaces, vise à recourir une énième fois à cette stratégie de la tension que nous connaissons si bien en Algérie», faisant allusion à l’agence d’information marocaine MAP qui attribuait au diplomate algérien des «ambitions carriéristes», auxquelles il répond en affirmant que «le but de l’agence de presse officielle, et à travers elle du Maroc, n’est autre que de tenter d’amener l’UE à fouler au pied le droit international et ainsi remettre en cause la décision de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE)», ayant décidé que «le territoire du Sahara occidental est un territoire séparé et distinct qui échappe totalement à la souveraineté du Maroc». Mais cette mise en garde intervient tout juste trois jours après les déclarations «incendiaires» du ministre délégué aux Affaires étrangères, Nacer Bourita, selon lesquelles «le Maroc ne reconnaîtra jamais la République sahraouie». Dans un entretien qu’il avait accordé à un média marocain, il disait que «non seulement le Maroc ne reconnaît pas – et ne reconnaîtra jamais – cette entité fantoche mais il redoublera d’efforts pour que la petite minorité de pays, notamment africains, qui la reconnaissent encore, fassent évoluer leur position dans le sens de la légalité internationale et des réalités géopolitiques».

Alger, «cible» privilégiée
Or, le même exercice a servi cette fois-ci au patron de l’antiterrorisme du Maroc d’enrôler l’Algérie dans sa «campagne diplomatico-médiatique», l’accusant de «refuser de coopérer avec les services de renseignements marocains». Dans un entretien publié hier par Alyoum24, Abdelhak Khiame, patron du Bureau central d’investigation judiciaire (BCIJ), soutenait que «l’Algérie refuse la coordination du renseignement avec le Maroc». «La main du Maroc est toujours tendue pour la coopération en matière de renseignements, mais l’Algérie n’a pas voulu collaborer à la coordination du renseignement et le niveau actuel de l’entraide en la matière n’est pas à la hauteur de nos attentes», ajoute encore M. Khiame. «Le danger terroriste menace le monde entier, et tous doivent prêter main-forte pour le combattre. Nous coopérons avec n’importe quel pays, y compris les pays qui considèrent le Maroc comme leur ennemi», dit-il. Seulement, ce que le directeur de la BCIJ ne dit pas ou feint de rappeler, c’est la rencontre «inédite» – voire historique – entre les chefs de renseignements des deux pays, le général-major Othmane Tartag et son homologue marocain Yassine Mansouri, en déplacement à Alger en juillet 2016, accompagné du même Nacer Bourita, ministre délégué aux Affaires étrangères, reçu le Premier ministre Abdelmalek Sellal. Le séjour des deux hommes répondait alors à «l’impérieuse nécessité» formulée par le Maroc de «promouvoir la coopération en matière de sécurité pour faire face au terrorisme, en particulier dans l’échange d’informations sur les mouvements terroristes, principalement Daech». L’émissaire du souverain marocain, qui avait rencontré M. Sellal, a beaucoup «discuté des moyens de promouvoir la sécurité et la lutte contre le terrorisme ainsi que de la situation en Libye et les menaces qu’elle constitue au vu de l’implantation de Daech dans le pays». En parallèle, une autre rencontre a eu lieu entre MM. Tartag et Mansouri, «une rencontre principalement axée sur les questions de sécurité, en particulier les menaces présentées par Daech sur les pays africains». «Nous avons également discuté des liens entre les groupes terroristes et le trafic de drogues et d’armes. Les deux parties ont convenu de l’importance de l’échange d’informations sur les extrémistes algériens et marocains vivant en Syrie et en Libye», déclaraient-ils alors. A l’issue de cet échange de haut niveau, Alger et Rabat avait même formalisé un «accord» de coopération sécuritaire inédit. Pourquoi alors le patron de l’antiterrorisme marocain, M. Khiame, qui gère la coordination sécuritaire intérieure du Maroc, et non M. Mansouri, qui, lui, est en première ligne de la coopération en matière de renseignements en sa qualité de directeur de la Direction générale des études et de la documentation, les services de renseignements extérieurs. La question reste posée même si la situation intérieure politique intérieure du Maroc suggère d’autres pistes de lecture.

Le Sahara comme contre-feu et ébullition à Al-Hoceïma
Alors que le royaume fait feu de tout bois sur le plan extérieur, sur le plan interne c’est l’ébullition. Des échauffourées ont opposé dimanche à Al-Hoceima, dans le nord du Maroc, manifestants et forces de l’ordre, faisant près d’une trentaine de blessés parmi les policiers. La ville d’Al-Hoceïma avait déjà connu en 2016 une vague de manifestations populaires après la mort d’un vendeur de poisson, Mouhcine Fikri, broyé dans une benne à ordures. Selon l’agence de presse MAP, citant hier les autorités locales, ces échauffourées ont éclaté «suite à l’organisation d’un sit-in de protestation» illégal et qui a «bloqué volontairement la voie publique». La police est alors intervenue «afin de disperser ces attroupements et rétablir le trafic routier», et «certains manifestants ont procédé à des jets de pierres», blessant 27 policiers, toujours selon la MAP. Dans un communiqué, la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) a «démenti» l’usage de balles en caoutchouc ou de grenades lacrymogènes contre les manifestants. Les policiers sont intervenus «en application d’une décision d’interdiction émanant des autorités locales et notifiée aux concernés», selon la DGSN, qui indique qu’aucune arrestation n’a été effectuée. Selon un représentant local de l’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH) joint par l’AFP, les manifestants voulaient «commémorer la mort de Abdelkrim El-Khattabi», figure régionale et chef militaire de l’éphémère «République du Rif» dans les années 1920. Mais «les forces de l’ordre ont bloqué toutes les entrées d’Al-Hoceima pour empêcher les gens venus des villages avoisinants pour manifester», selon ce militant, qui affirme que «depuis la mort de Mouhcine Fikri, toutes les manifestations organisées à Al-Hoceima étaient pacifiques et il n’y a jamais eu de violences du côté des manifestants». Selon Nasser Zafzafi, chef de file de la contestation locale s’exprimant sur sa page Facebook, «les militants voulaient se réunir et présenter un document final exposant les revendications des populations», mais «la machine répressive» a empêché les manifestants de se rassembler et a bloqué plusieurs entrées de la ville. La mort tragique de Mouhcine Fikri, écrasé par le mécanisme de compactage d’une benne à ordures alors qu’il tentait de s’opposer à la saisie de sa marchandise, avait suscité une vague de colère et des manifestations populaires dans tout le pays. Le roi Mohammed VI avait très vite ordonné une enquête «minutieuse et approfondie», à l’issue de laquelle onze personnes, dont des responsables de l’administration des pêches et des employés du ministère de l’Intérieur, avaient été présentées à un juge d’instruction. Privilégiant l’hypothèse d’un homicide involontaire, l’enquête s’est achevée fin janvier et un procès devrait avoir lieu prochainement, selon la presse marocaine.