Meryem Jazouli est chorégraphe, pédagogue marocaine.

Elle a encadré, avec Nacéra Belaza, une formation dans le cadre d’un projet de transmission-création «Une danse pour demain», dont la restitution a eu lieu avant-hier au Bastion 23. Elle revient, dans cet entretien, sur la genèse et l’enjeu du projet ainsi que sur le travail mené auprès des six danseurs.

Reporters : Comment est née l’idée de ce projet de transmission-création ?
Meryem Jazouli : Le projet de départ est né vraiment d’un constat qu’on a fait Nacéra et moi chacune dans son pays, que les danseurs qui existaient ou qui voulaient exister dans nos pays, ils avaient souvent pour mauvaise habitude de suivre aveuglément tous les chorégraphes, le peu de chorégraphes qui venaient et qui les sollicitaient, qui les utilisaient un peu comme des outils simples vulgairement parlant. Et nous, on a vraiment voulu leur donner, leur faire prendre conscience qu’ils étaient capables aussi à travers leur propre individualité de trouver un chemin qui est singulier, qui est le leur et qui peut leur permettre de questionner plein de choses. C’était un peu l’enjeu.

L’enjeu est donc d’exister en tant qu’individu, en tant que danseur et ne pas reproduire uniquement ce qui est proposé ou les chorégraphies des autres ?
Si on voulait le résumer très rapidement ce serait plus ou moins ça. C’est-à-dire qu’on a vraiment envie que ce soit des jeunes qui prennent en charge ou qui prennent la responsabilité d’être dans ce qu’ils sont avec leur intelligence et leur esprit aussi, c’est-à-dire ils sont capables de s’interroger, de se questionner sur ce qu’ils ressentent, de se questionner sur leur imaginaire, sur leur environnement… enfin, tout ça. Et de puiser dans ça pour trouver un chemin qui leur est propre, et à partir de là d’être capables aussi de questionner vers où ils ont envie d’aller, vers où ils n’ont pas envie d’aller, et qu’ils ne soient pas simplement tributaires de ce qui arrive ou de ce qui se propose.

Cette représentation à Alger était la dernière étape du projet faisant suite à un travail entamé à Casablanca. Comment s’est fait le travail avec les danseurs ?
C’est la dernière étape en fait de cette partie-là. Maintenant, c’est sûr qu’on aurait tout intérêt à continuer, on a besoin de continuer avec eux encore un travail, c’est vraiment juste les prémices ça. C’est un très, très, long processus ; Nacéra, ça fait 25 ans, moi aussi, et on continue toujours à s’interroger et à se questionner sur ce qu’on fait, pourquoi on le fait, comment on le fait ? Pour essayer de garder une ligne, pour essayer de garder une honnêteté aussi par rapport à ce pour quoi on s’est engagé. On a travaillé chacune respectivement une semaine avec les danseurs. Les danseurs marocains ont travaillé avec moi à Casablanca, les danseurs algériens ont travaillé une semaine à Alger avec Nacéra, après on a regroupé tout le monde à Casablanca pour une semaine ensemble et une semaine à Alger tous ensemble.

Et comment vous avez repéré les danseurs ?
Alors, moi, je m’occupe d’un espace à Casablanca, l’espace Darja, et je travaille régulièrement depuis trois ans, un peu plus de trois ans. On a mis en place une formation, formation ou un projet de transmission avec des jeunes danseurs, et donc ça me permet de voir passer des jeunes qui ont envie d’aller vers la danse contemporaine. Et voilà, donc, j’en repère certains, et qui ont fait aussi le choix d’être dans ce projet-là. En fait, ce sont des jeunes qui font la démarche d’être dans la danse, donc ce sont des jeunes qui suivent des workshops, qui travaillent régulièrement autour de la danse, qui viennent assister aux spectacles qu’on fait, aux sorties de résidence, qui rencontrent régulièrement les différents chorégraphes qui viennent et qui passent par Darja. Donc il y a un groupe, un certain groupe qui s’est constitué de jeunes danseurs à Darja. Et dans ce groupe de jeunes danseurs, il y en avait trois qui étaient très intéressés, qui avaient la motivation qui nous a permis de les repérer pour pouvoir continuer et les intégrer dans ce projet jusqu’au bout.

Alors que vous êtes deux chorégraphes femmes, qui portez ce projet, il n’y a pas de danseuses, que des danseurs… Pourquoi ?
C’est un constat qu’on a fait, chacune, dans son pays. On n’a pas de filles qui vont vers la danse, ou très, très peu, donc ça effectivement c’est quelque chose qui est assez récent, en tout cas chez nous. Depuis une quinzaine d’années, on a de moins en moins de filles qui s’engagent dans la danse, ou qui suivent des formations de danse. Et donc voilà, pour l’instant, à cet endroit-là de formation de jeunes danseurs on n’a que des garçons. Alors, c’est vrai que ça représente aussi une certaine difficulté parce qu’ils ne sont encadrés et dirigés que par des femmes mais je pense que ça fait partie aussi de l’exercice et que c’est une très bonne formation aussi pour eux.

Comme vous le disiez plus haut, vous en êtes «aux prémices»… Est-ce que le travail donc sur ce projet se prolongera ?
On aimerait bien mais pour ça, il faut après remettre en route d’autres démarches, retrouver des financements qui nous permettent d’organiser tout ça. Des temps aussi, parce que Nacéra est sur ses projets de création, moi aussi. Personnellement, sur mes propres projets, Darja demande aussi pas mal d’investissements au niveau de ce que ça représente. Ça demande un petit de temps pour réorganiser le tout, mais l’idée c’est de pouvoir effectivement arriver à poursuivre ce projet.