Les marchés pétroliers reprennent confiance au lendemain de l’entrée en vigueur de la décision de plafonner la production de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) à 32,5 millions de barils par jour (mbj), le 1er janvier dernier.


Cette hausse reste cependant conjoncturelle, selon des analystes algériens, en attendant la prise de fonction de Donald Trump, le 20 janvier, qui rime avec la relance de l’exploitation des pétroles de schiste. Hier, les prix du brut ont atteint 58,09 dollars le baril d’or noir à Londres. Les analystes restent toutefois pessimistes sur le reste de l’année 2017. Ces cours ne sont que le fruit d’un effet d’annonce car avec la reprise de la production du schiste américain durant l’année en cours, les prix devront fléchir, selon eux. Ils estiment que les Etats-Unis sous Trump mettront à mal, en partie du moins, l’initiative de l’Opep qui n’a pas requis l’unanimité au sein de l’Organisation. L’autre risque viendra de la Russie dont l’engagement à rejoindre cette initiative n’est qu’un effet d’annonce lui aussi. En fait, la problématique est «géopolitique», selon eux.

Ferhat Aït Ali : «Les livraisons de pétrole à l’export priorité des producteurs»
L’économiste Ferhat Aït Ali a rappelé que ce niveau de 58 dollars a été enregistré en août 2016 en attirant l’attention que «nous sommes en hiver et que les besoins en fioul domestique sont énormes en cette période». La décision de l’Opep pèse «peu» dans la hausse des cours. «Mais si cette décision avait été prise au sérieux, la hausse ne serait pas de 2 dollars en 2 jours, je suis en train de suivre les cours en temps réel, et ils patinent entre 58.13 et 58.09» hier matin, a-t-il relevé. Pour lui, «la décision de l’Opep sera vérifiée en termes de pratique sur les marchés durant la semaine». Pour l’heure, «il est difficile de vérifier la mise en vigueur de ce genre d’accord, parce que certains pays réservent à l’export des quantités fluctuantes en fonction de leurs besoins, et l’accord porte sur la production et non la commercialisation externe, et comme c’est, pour la plupart, des régimes peu fiables, on peut s’attendre au pire avec eux». Il s’agit notamment de l’Irak, de l’Arabie saoudite et de l’Iran, a-t-il précisé. A son avis, «les Saoudiens sont capables de diminuer leur quota de leur consommation domestique, de même que les Russes, en laissant les livraisons à l’export telles quelles car ils ont tous besoin d’argent». Par ailleurs, «imaginons que les Libyens et les Nigérians reviennent à la rescousse combler le manque produit sur leurs quotas qui sont ponctionnés présentement de 1,8 million de barils par jour par la faute de conflits», ajoute-t-il.                                                                  
L’autre élément, poursuit-il, réside dans le fait que «les Américains vont, dans 15 jours, avoir un nouveau président pro-schiste, et avec un coût de production du baril inférieur à 30 dollars, les plateformes de forage et les puits inachevés peuvent injecter sur le marché quelque chose comme 1 million de barils /jour dans un maximum d’un an; ce sera un jeu de massacre sur les prix». Il s’interroge : «Pourquoi le schiste n’a pas disparu avec des cours à 40 dollars à une époque où il revenait à 45 et maintenant qu’il revient à moins de 30, avec des cours à 50 ou 45 dollars le baril, il est assez rentable pour s’imposer avec des réserves estimées à 179 milliards de barils en tout». Sans oublier qu’ «en cassant les cours, le pétrole de schiste a permis aux Etats-Unis d’économiser quelque chose comme 300 milliards de dollars/ an, sur les 10 millions de barils restants à importer et les quatre millions qu’il a remplacés». Le baril à 60 dollars comme l’a avancé l’Opep, c’est possible, mais «pour quelques jours», selon M. Aït Ali. «Mais comme référence, cela m’étonnerait fort, le temps que Trump ouvre la vanne fiscale aux producteurs de schiste et cela va être un retour à la case de départ ou même sous celle- ci ; les producteurs Opep vont essayer donc de reprendre chacun sa part, pour éviter que les Américains n’en bénéficient», estime-t-il. Pour cet analyste, «la grande erreur des producteurs Opep a été commise en 2007, quand ils se sont laissés entraîner dans la hausse de leur dépendance aux hydrocarbures selon les nouveaux cours». «Aujourd’hui, ils sont piégés et les marges de manœuvre sont assez limitées pour eux mais pas pour les Américains, qui sont à la veille d’un new deal version républicaine, avec plus d’isolationnisme et d’autarcie énergétique». Il faut savoir, note-t-il, que «sur les 94 millions de barils consommés chaque jour, 19,5 mbj sont américains». De plus, «si jamais les Chinois, qui sont les deuxièmes consommateurs mondiaux, s’y mettent, ce sera un autre problème. Ils ont d’immenses réserves et des coûts de production encore plus bas, côté main d’œuvre surtout, que ceux des Américains».

Boualem Aliouat : «L’Europe qui va se diviser et on reviendra à un bloc Est plus fort»
 Pour Boualem Aliouat, professeur des universités à Sophia Antipolis à Nice, «les cours vont un peu remonter». Cependant, «les Américains essaient de relancer leur exploitation de gaz et de pétrole de schiste». Lui aussi, il est d’avis que «Trump fera tout pour relancer son schiste». «Donc, il fera tout pour que le cours du pétrole remonte. Mais, poursuit-il, la Russie est désormais plus forte et veille au grain car elle a investi dans des infrastructures lourdes sur de nouveaux gisements. Elle ne peut pas accepter de réduire sa production et vendre à perte». Selon ce professeur, son engagement à rejoindre l’initiative de l’Opep est du «bluff». Il estime que «la Russie va prendre le leadership des accords avec l’Asie, l’Afrique, l’Amérique du Sud, la Chine, l’Inde et le Pakistan. Quant aux Européens, ils sont mis à mal car Trump lâche la politique mise sur pied par Obama». S’agissant d’un éventuel deal entre la Russie et l’Arabie saoudite, M. Aliouat affirme qu’«il y a des rapports soutenus» mais ne pense pas qu’«un deal soit d’actualité». En tout cas, «ce sera selon l’évolution des rapports avec l’administration Trump». En effet, «les Saoudiens assurent leurs arrières». S’agissant de l’entrée en vigueur de la décision de l’Opep, «des tensions existent et les acteurs font surtout des effets d’annonce qu’ils sont prêts à trahir ensuite comme en 1973 et 1979», notamment «les pays les moins producteurs». En d’autres termes, il s’agit des pays africains et «l’Algérie en fait partie», selon lui. Il n’écarte pas, toutefois, d’autres pays au sein de l’Organisation comme en dehors comme «la Russie peut-être, le Mexique (2,1 mbj), le Kazakhstan (1,7 mbj), Oman (1 mbj), l’Azerbaïdjan (0,8 mbj), la Malaisie (0,7 mbj), la Guinée équatoriale (0,2 mbj), le Soudan (0,1 mbj), le Soudan du Sud (0,1 mbj) et le Brunei (0,1 mbj)». Avec la hausse des cours, les pays vont continuer à pomper, estime-t-il. Conclusion, selon M. Aliouat, «deux blocs vont s’opposer à nouveau et il n’y a pas de place pour les non alignés. Les alliances vont évoluer». Du coup, «l’Europe qui va se diviser et on revient à un bloc Est plus fort», de son analyse.
«Un vieux rêve poutinien», observe-t-il. Résultat, «une alliance Allemagne – France qui dépendra de la suite». «Mais la France est affaiblie et l’Allemagne a perdu en crédibilité auprès des petits Etats et ceux endettés. Une configuration déplorable pour l’Europe après le Brexit d’autant que la Grande-Bretagne rejoint l’Atlantique».